Interview Dawn & Dusk Entwined (année 2008)

Septentrion… Si ce mot n'évoque à vos oreilles qu'un flou poétique nimbant de vagues paysages enneigés, il adoptera assurément une nouvelle dimension quand vous aurez écouté le dernier album de D&DE. Un opus tout simplement superbe, déclinant une musique atmosphérique et martiale profonde, touchante, un chapitre de plus s'ajoutant à une discographie sans faiblesse. Signé sur Cold Meat Industry, l'artiste français nous parle aussi de ses projets en cours et de parution prochaine - notamment "Sang Graal" avec :Golgatha: - beaucoup de bonnes choses donc, promptes à nous agacer d'impatience…

Des nombreuses pages de Dawn & Dusk Entwined, pourrait-on, pour débuter cette interview, revenir brièvement à la première, celle où tu écrivis les lignes préliminaires de ton projet musical…
Pour y revenir brièvement pour ceux qui découvrent ici D&DE, j'ai écrit les premiers morceaux en 1994 dans un esprit europaïen, pour sortir deux albums chez World Serpent à partir de 1999.
Jusqu'ici je pense que c'est l'album "Remergence" sorti en 2003 chez Athanor qui faisait référence, mais cela risque de changer avec les projets en cours en passe d'être achevés.

Je crois que "Septentrion", ton nouvel album, prend en partie ses racines dans la littérature, quelles sont les œuvres qui t'ont inspiré ?
En fait ce ne sont pas des références littéraires à proprement parler mais simplement le terme de "Septentrion" qui l'est, car je ne voulais pas en évoquant le "Nord" qu'on ait l'impression d'un sempiternel album dédié à la mythologie nordique, aux runes et ces thèmes malheureusement galvaudés dans le milieu indus.
Je le voulais exempt de tout l'habituel "folklore" pour aller au cœur des choses en évoquant cet univers pour ce qu'il est, dans quelque chose de non théorisé mais de ressenti, de plus viscéral, dans un sentiment finalement quasi religieux dans le sens païen du terme, au-delà d'une appréhension humaine de son essence.

La Nature en perpétuel ouvrage et la beauté qui résulte de ces échanges permanents des énergies (toujours lumière et ombres mêlées…): le Septentrion n'est-il pas ce rêve d'authenticité et de forces lointaines face à un Occident qui va en s'appauvrissant ?
C'est vrai que quelque part on peut considérer ce Septentrion comme un rêve d'authenticité mais je trouve que son essence renvoie à la nature de tout un chacun et de comment il souhaite conduire sa vie plus qu'à un Eden perdu ou quelque chose du genre.
Quant à l'Occident (qui n'est pas simplement l'Europe rappelons-le), je ne sais même pas s'il renvoie à quoi que ce soit d'homogène, de commun et de toute façon de porteur d'espoir en 2008.
Ce n'était en tout cas pas l'intention de les opposer, mais bien entendu c'est à l'auditeur de se faire sa propre lecture de l'album et à en retirer ce qui lui semble bon.

Le Nord, est-ce aussi cet espace de liberté spirituelle où la lumière a bien souvent été détournée par le prisme de certaines croyances et des superstitions en provenance de l'héritage judéo-chrétien ?
A mon sens oui, cependant je n'ai pas voulu aborder cet aspect, trop souvent évoqué voire galvaudé maintenant.

Est-ce que tu peux nous en dire plus sur le très beau "Horn of the hunter" ? Qui est ce chasseur, quelle valeur symbolique a-t-il ?
Je pense que "Horn of the Hunter" est le meilleur titre de l'album, et celui qui a été écrit le dernier !
Il symbolise bien pour moi la direction à venir pour D&DE, et qui reste pour moi le genre de titres que je préfère créer.
J'ai voulu replacer l'homme dans ce que je considère comme sa place dans le grand cycle de la nature.
Bien sûr cela renvoie à une conception païenne d'une vision du monde, d'un équilibre entre toutes les composantes terrestres, une vision à laquelle on semble d'ailleurs à nouveau porter intérêt comme une évidence nouvelle alors qu'elle a été à la base de toute saine civilisation.
L'homme s'il veut survivre doit chasser pour se nourrir, mais en prenant garde à respecter son environnement et à utiliser ce que la nature met à sa disposition de façon raisonnée, sous peine de voir la nature lui rappeler cruellement qu'elle est créatrice de tout.
La corne du chasseur peut sonner comme un appel à toute conscience de se souvenir de ces fondamentaux, dans un monde où l'homme s'en est tellement éloigné.

L'humeur tourmentée de "Tundra" laisse sourdre à un moment une mélodie apaisée, discrète symphonie qui semble se libérer de ses chaînes ; est-ce la trace d'une lutte ou simplement le fantôme de quelque espérance ?
Tu dois avoir l'esprit très ouvert pour qu'une interprétation si poussée te soit venue !
Quand je compose un morceau, je dois avouer que je ne vais pas si loin dans l'aspect conceptuel des choses, et "Septentrion" encore moins.
C'est davantage une volonté de travail sur la structure du morceau qui m'a intéressé, mais c'est toujours étonnant de lire ce que quelqu'un d'autre a pu en retirer!
C'est bien que l'auditeur s'approprie de la sorte la musique et l'intégre à son propre univers.
Je n'ai pas de message sous-jacent ou d'indications de lecture à donner.

Du Nord, on dit que les vivants en proviennent et que les morts y retournent ; du vaste panorama d'images sombres et fantastiques qui l'illustrent, lesquelles te parlent le plus ?
Les deux, car ces processus entrent dans le grand cycle de la nature, et c'est bien cela au final qui me parle le plus.
Cependant je dirais que c'est à l'auditeur encore une fois de se faire son propre cinéma, la musique s'y prêtant volontairement, d'ailleurs je commence à avoir pas mal d'échos à ce sujet.

En 2003 et 2004 paraissaient respectivement chez Athanor "Remergence" et "A harvest of winds" ; je voulais savoir comment se déroula ta collaboration avec ce label aussi discret que précieux ?
C'est sur Athanor et la compilation "Lucifer rising" qu'était sorti le premier titre de D&DE, et j'avais apprécié le professionnalisme et le sérieux de Stéphane, et j'avais gardé quelque part la volonté de retravailler avec lui.
C'est naturellement vers Athanor que je me suis tourné pour proposer mes nouveaux morceaux après la banqueroute de World Serpent, et Stéphane étant enthousiasmé les choses se sont faites très facilement d'abord pour un album, puis pour un 10'' de titres écrits à la même période mais destinés à l'époque à diverses compilations.

En 2005 sortait chez Eternal Soul "Hikimori songs"; qu'est-ce qui t'a interpellé chez ces jeunes Japonais vivant en reclus, en dehors d'une société devenue intolérable ?
Je dirais que c'est au-delà d'un phénomène limité au Japon une manifestation symptomatique de la voie qu'a choisi l'Occident et de la place qui est réservée à ses habitants.
C'est-à-dire une aliénation, une uniformisation à des standards de consumérisme, d'hyper compétitivité. C'est cette forme de rejet extrême et spectaculaire qui m'a frappé dans un pays aux mœurs si policées symptomatique d'une prise de conscience et d'un malaise qui existe cependant tout autant en Europe.
Je crois qu'il y a potentiellement un Hikimori en chacun d'entre nous qui se sente concerné par cette dérive civilisationnelle.

Quelques mois avant "Septentrion", tu as édité en nombre limité "Vanitas vanitatum" sous la bannière Aube et Crépuscule ; peux-tu nous en dire davantage à ce sujet ?
Avec ce cdr j'ai voulu organiser un style de projet que j'apprécie et compte bien réitérer à l'avenir, c'est-à-dire des mini-albums ou projets plus courts encore sous divers formats, sur des thèmes auxquels je ne compte pas forcément consacrer l'intégralité d'un album.
"Vanitas vanitatum"
est donc le premier de la série sur le thème de la vanité de l'homme par rapport à l'ordre réel du monde en le replaçant à son véritable rang plutôt que sur le piédestal où on l'a porté à partir de la Renaissance.
Ce mini-album semble avoir bien plu, davantage que je ne l'aurais cru, et une réédition augmentée pourrait voir le jour sur CMI l'an prochain, afin que les demandes nouvelles puissent être satisfaites, puisqu'il n'y avait eu que 99 copies à la vente.

On aura bientôt le plaisir de découvrir "Sang Graal", une collaboration avec les Allemands de :Golgatha: ; quelle est la genèse de ce travail en commun avec cette formation incontournable ?
Je ne sais pas si :Golgatha : est déjà incontournable, en tout cas la collaboration avec des personnes si intéressantes et sympathiques a été un vrai plaisir !
C'est Christoph D. qui m'avait contacté en 2006 en vue de ce projet, et j'ai voulu surmonter mes réticences habituelles à travailler avec autrui en acceptant ce défi.
Cela m'a ouvert à des idées différentes et à de nouvelles méthodes de travail, je pense même que "Septentrion" n'aurait pas vu le jour sans cette expérience !
Je crois que nous avons réussi à croiser nos univers en apportant chacun nos savoir-faire respectifs sans pour autant céder à des compromis qui auraient pu amoindrir la qualité de la musique.
Nous avons procédé par échange de sons, de textes et d'idées, puis retravaillé le premier jet de l'autre pour un résultat quasi final.
Nous considérons cet album comme une réelle symbiose et pas du tout comme un split-album ou même une simple collaboration puisqu'aucun titre n'avait été pré-écrit à l'avance.

Le Septentrion et le Graal peuvent-ils être rapprochés ? Ne sont-ils pas l'un comme l'autre le fruit d'une quête ?
On peut voir ça comme ça, cependant Christoph Donarski ou moi-même n'avons pas abordé le Graal dans ce sens, comme je ne l'ai pas fait pour "Septentrion", il y aura d'ailleurs quelques textes de référence dans le digipack de "Sang Graal".
Mais je pense encore une fois que nous n'avons pas forcément à orienter qui que ce soit, le côté "militant" rimant à mon sens de plus en plus avec "donneur de leçons" l'âge aidant, et je préfère faire les choses plus simplement, non que je n'aie plus d'idées sur quoi que ce soit, bien au contraire, mais je me sens plus en adéquation avec un certain art de la nuance et du clair-obscur…

La photo illustrant la cover de "Septentrion" est superbe, comment l'as-tu choisie ?
Comme souvent pour les albums de D&DE j'essaye d'associer le visuel du support à la musique en donnant une espèce d'avant-goût à l'auditeur avant qu'il écoute même la musique.
C'est comme toujours un travail de recherche pour dénicher l'image la plus en phase avec l'univers musical, ou alors un travail sur plusieurs images à l'aide de logiciels (comme pour "Remergence") pour définir une ambiance générale.
Ici on retrouve la prédominance pour ne pas dire l'omnipotence de la nature en tant qu'entité, avec ses composantes d'obscurité, de froid et de puissance sous-jacente que j'ai voulu évoquer dans "Septentrion".

Outre "Sang Graal", quels sont tes autres projets à venir ?
Concernant D&DE, il me reste à terminer le projet sur lequel je travaille depuis 2004 et qui me tient le plus à cœur, l'album "A l'aube des jours anciens", qui sera un peu le successeur de "Remergence" en bien plus abouti, réfléchi.
C'est pour aboutir au résultat que j'ai en tête qu'il n'est pas encore terminé et qu'il prend autant de temps, et même si on ne sait jamais vraiment comment sera accueilli un nouvel album, je pense qu'il sera le meilleur jusqu'ici, et l'album pour lequel D&DE aura eu le mérite d'exister !
Je pense qu'il sera néanmoins achevé pour cet été mais je ne peux pas encore annoncer quand il sortira ni même sur quel label car je réfléchis à d'autres possibilités pour D&DE.
Le projet Discipline dont je forme la moitié avec mon camarade David F. (ex Belenos) va également accoucher d'un album d'ici la même période je pense.
Nous sommes allés enregistrer en décembre et il nous reste des choses à retravailler pour aboutir au résultat que nous nous étions fixés, mais je suis confiant.
Il ne faudra pas s'attendre à un D&DE bis car c'est là aussi une confrontation de nos deux univers, David F. venant du doom-metal et également grand amateur de groupes plus bruyants comme Brighter Death Now ou Karjalan Sissit.
J'espère que ce que nous avons réussi à créer va susciter l'intérêt d'un cercle plus large d'auditeurs que simplement le milieu indus-martial-ambient, car j'ai l'impression que cet album essaye de sortir des sentiers battus avec en outre l'apport de sonorités plus metal.
Je donne donc rendez-vous à ce propos pour la fin de l'année pour découvrir le fruit de cette rencontre !

 

                 Gasp (avril 2008)

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