Interview Storm Of Capricorn (année 2006)

En quelques mois, Storm Of Capricorn nous aura fait don de trois pièces superbes (l’album "Retours des Tranchées" et deux splits, "Jama" avec Paranoia Inducta et "Sans titre / Through Silver Shadows" avec Cawatana). La richesse de l’univers sonore du duo, sa faculté à aborder des sujets difficiles avec tact et finesse mais sans concession, sa capacité à nous toucher profondément, en appelant autant à notre intelligence qu’à nos sentiments, méritaient bien plus que de simples chroniques, méritaient qu’on laisse la parole à Serge Usson, l’artiste à l’origine de ce projet.

Peux-tu en quelques mots nous retracer l’histoire de Storm Of Capricorn, et nous dire qui se cache derrière ce nom ?
Aux alentours de 1997 j’avais commencé à composer quelques titres dans un esprit neofolk/ritual, ces morceaux furent à la base de la création du projet. Toutefois, c’est réellement en 2002 que tout commença.

Qu’est-ce qui a motivé la création de Storm Of Capricorn ? Quel message ou que cherches-tu à communiquer à travers ta musique ?
La composition du premier album de Neon Rain venait de s’achever et j’étais un peu fatigué des sonorités agressives, j’avais vraiment envie de quelque chose de plus calme. Avec Julie, qui à l’époque m’accompagnait  au sein de Neon Rain, je décidais de débuter ce nouveau projet. Le but premier était donc une volonté de changement, et puis très vite j’ai eu envie d’utiliser ce matériau néoclassique martial pour exprimer autre chose que la plupart des autres groupes, des thèmes plutôt courants mais avec un autre regard.
Cela s’est décidé très vite, Julie cessa sa participation au projet, elle ne participa qu’à la reprise de "Crowleymass" sur le tribute à Current 93, et Céline me rejoignait pour la réalisation des titres de "Hopes die in Winter" et "Retours des Tranchées".

Quand on écoute tes réalisations on est frappé par la profondeur de la musique, des émotions qu’elle suscite, des réflexions qu’elle provoque, mais aussi de sa capacité à nous "transporter", dans quel état d’esprit composes-tu pour parvenir à ce résultat ?
Je suis plutôt serein, je n’ai pas le profil du créateur torturé. Je suis par contre directement inspiré par les thèmes de travail, ces thèmes, plutôt sombres, n’invitent justement qu’à une introspection, une réflexion, un condensé d’émotions exacerbées ; logique donc que c’est ce qu’il en ressort principalement.

Certains artistes avancent que la création artistique est régie par les mêmes règles que tout autre travail : il faut se discipliner et se mettre devant son plan de travail et bosser, d’autres ne jurent que par l’attente des moments d’inspiration, à quelle catégorie appartiens-tu ?
Les deux. J’essaie de m’imposer un rythme de travail, avec un planning à respecter, enfin j’essaie car malheureusement il faut bien attendre que l’inspiration arrive pour créer. Mais curieusement, je n’ai jamais ressenti trop de peine à composer jusqu’à présent, les thèmes, très importants dans cette musique, permettent de très vite s’immerger dans la création, et à moins de s’être trompé de vocation, il ne faut guère longtemps pour trouver matière à l’inspiration.

La guerre est une source d’inspiration que l’on retrouve aussi bien sur l’album "Retours des Tranchées" (La Première Guerre mondiale) que sur "Jama" (la guerre des Balkans), mais loin de la glorifier comme pourrait le penser certains esprits dont la vue est aussi courte que la curiosité, l’écoute de ces réalisations nous en fait saisir l’horreur et la détresse dans lesquelles elle plonge l’humain, est-ce bien là ce que tu veux nous faire appréhender ?
C’est exactement cela, j’ai été objecteur de conscience plus jeune, je me voyais mal glorifier l’armée et la guerre. Toutefois, j’ai toujours un grand respect pour les hommes qui sont partis au combat et ce malgré mon pacifisme affiché, cela ne m’oblige pas à être un connard fini sans compassion pour des gens qui ont donné leur vie, que ce soit volontaire ou non. Donner sa vie, pour un idéal, quel qu’il soit, je dois avouer que ça m’impressionne énormément, n’étant pas sûr moi-même d’être capable d’aller jusque là, comme à mon avis 99% des personnes qui écoutent ce genre de musique. Je pense que c’est d’ailleurs pour ça que ce style fascine, une sorte de fantasme par procuration via la musique.
Pour le premier album, je trouvais plus important et intéressant de se focaliser sur le facteur humain, plutôt que sur la guerre en elle-même, s’intéresser aux conséquences en particulier, aux conséquences directes sur le facteur humain.
Mais pour en revenir à "Retours des Tranchées" et à "Jama", il aurait été difficile de ne pas saisir l’horreur des évènements, les tranchées et la boue pour l’un, les charniers pour l’autre, il faudrait être un abruti total pour ne pas arriver à faire ressentir tout cela avec un tel matériau de départ.

Après le split avec Paranoia Inducta est arrivé celui avec Cawatana, qu’est-ce qui motive un split ? Le souhait des groupes de figurer sur un même album ? La demande d’un label ? Comment gères-tu ce genre de collaboration avec une autre formation ?
C’est tout ça à la fois, pour "Jama", c’est l’envie de travailler en commun qui fût à la base du split. La personne derrière Paranoia Inducta me contacta pour que l’on sorte quelque chose en rapport avec la guerre des Balkans. L’ennui c’est que je voyais déjà poindre l’image d’un split plutôt conforme à tout ce qui avait été fait auparavant, il me semblait donc plus intelligent d’évoquer ce poète européen oublié, Kovacic, et ce triste épisode évoqué dans son poème "Jama". L’idée a conquis d’emblée, Paranoia Inducta et le label, Beast of Prey, et je suis d’ailleurs  très reconnaissant du travail qu’ils ont fait sur le packaging et le design du disque, ils ont fait un travail magnifique.
Pour les split "Hopes die in Winter" et celui avec Cawatana, ce sont des demandes des labels, et cela se remarque peut-être, car ces réalisations, même si j’en suis très content, sont moins homogènes dans l’esprit que "Jama".

L’artwork de tes productions est particulièrement soigné, est-ce une part importante dans le processus de création et de finition d’un album ?
Tout à fait, je me vois mal sortir un album avec un design minable dont je n’aurais pas eu le contrôle. C’est pourquoi, pour le premier album "Retours des Tranchées", j’ai voulu tout contrôler, et visiblement cela paye, puisque beaucoup de gens me disent ô combien ils trouvent le design réussi.
La musique de Storm Of Capricorn se situe quelque part entre néoclassique, martial, dark ambient, te sens-tu des affinités avec des groupes de cette sphère ? Es-tu en contact avec d’autres formations de la scène française ?
Le projet français dont je me sens le plus proche c’est Westwind, et d’une, parce que Christophe et moi sommes amis avant tout, et puis aussi parce que nous sommes associés via Steelwork Maschine notre label. Mais je l’avoue sa musique me touche énormément, qu’il soit mon ami ou non, Westwind est à mes yeux un des projets français les plus talentueux.
Sinon, il y a bien entendu Fin de Siècle, puisque j’ai collaboré quelques fois avec Stéphane.
Mais sinon en matière de neofolk martiale, j’aime énormément Dernière Volonté, et Les Joyaux de la Princesse, enfin surtout pour les premières réalisations de ce projet, n’ayant pas aimé des masses leurs dernières sorties. 

Tu as des retours sur ta production à travers les chroniqueurs, mais comme tu ne fais pas de scène en as-tu des gens qui achètent tes CD ? Attaches-tu de l’importance à ces avis ?
Oui, certaines personnes me font part de leur avis, surtout depuis la création de notre page sur myspace. J’y attache beaucoup d’importance, nous faisons tous, dans ce genre, de la musique pour nous avant tout, mais je ne me voile pas la face et je suis particulièrement ravi que d’autres personnes se retrouvent dans notre musique, tout comme je suis sensible à ceux qui n’aiment pas.
J’attache donc une importance aux avis du public, mais une importance relative, un avis négatif ne m’anéantira pas le moins du monde.

Quelles sont tes influences, quelles formations t’on fait dire un jour "je veux faire de la musique" ?
En matière de néofolk, sans hésitation, Death In June. Cette formation fait partie des rares dont j’aime toute la discographie. Mais si je devais citer des groupes qui m’ont donné envie de faire de la musique, je dirais donc Death In June, Black Sabbath, Les Beatles et Laibach. Ce sont les 4 groupes les plus importants pour moi concernant ma volonté de faire de la musique.

Qu’est-ce que tu écoutes actuellement et vers quels genres se portent habituellement tes goûts ?
J’écoute énormément de choses et même bien au-delà des sphères dark. Cela peut aussi bien être de la lounge music, de la pop 60’s, du rap ou de la soul. Bien entendu mon style de prédilection reste l’industriel et la dark folk, mais j’écoute aussi énormément de doom, ou quelques vieux groupes thrash, death ou black metal.
Toutefois je suis souvent monomaniaque, et quelques groupes ou artistes reviennent souvent dans ce que j’écoute, Death in June, Black Sabbath, Celtic Frost, Dusty Springfield, Scott Walker, Lee Hazlewood, Garmarna, Merzbow, Einsturzende Neubauten et les Beatles. Leurs disques tournent régulièrement chez nous, surtout Death in June et Black Sabbath.

La littérature tient-elle une place importante dans tes loisirs ? Y a-t-il des auteurs qui t’ont influencé ?
Fût une époque où les romans constituaient ma principale source de lecture, mais depuis quelques temps, je trouve moins le temps de lire, et je me concentre plus sur des essais politiques et/ou historiques. Les derniers romans que je lis encore sont ceux de James Ellroy qui est mon auteur fétiche. Durant mon adolescence je vouais un culte à Lovecraft et Philip K. Dick, à présent c’est James Ellroy, son style et ses thèmes correspondent exactement à ce que j’attends actuellement.

As-tu l’intention de présenter Storm Of Capricorn sur scène, penses-tu que ta musique se prête à ce genre d’exercice ou nécessiterait-elle d’apporter des « plus » pour ce type de prestation ?
C’est prévu, on essaie de monter ça pour 2007 mais comme j’ai deux projets (SoC et Neon Rain) je ne sais lequel sera le premier à être le plus abouti pour pouvoir faire de la scène. Il va de soi qu’une réinterprétation sera nécessaire, que ce soit pour Storm of Capricorn ou Neon Rain, je compose seul, et je compte monter sur scène avec 4 autres amis, afin de donner un peu de vie, ce qui me semble crucial pour des styles qui bien souvent en manquent une fois sur scène.

Les Sentinelles tiennent à te remercier de leur avoir consacré un peu de ton temps et te laissent le mot de la fin…
Un grand merci pour l’intérêt que ton zine porte à notre projet, en espérant qu’il continue sur la voie qu’il a d’ores et déjà tracé.

 

                           Brown Jenkin (juillet 2006)