Interview Le Silence des Ruines (année 2010)

Martial et atmosphérique, Le Silence des Ruines est l'autre projet de Nicolas F., l'homme derrière Jörvallr. Sombre et austère, courtisant parfois le dark ambient, cette réalisation éponyme nous immerge dans ces masses de brume qui sont les suaires mouvants des champs d'honneur... Poignant, s'élevant tel un choeur assourdi par l'écho des bombardements et les cris, ce premier EP se positionne d'emblée comme une réussite, court requiem qui, je le souhaite, sera confirmé prochainement par une oeuvre au long cours...

Bonjour Nicolas ! Faisons un petit retour en arrière pour commencer, sur quel mode se déclinent tes débuts de musicien ?
J’ai grandi dans une famille où la musique a été omniprésente. Mes premiers coups de cœur ont été des groupes issus de la scène New Wave et Cold Wave des années 80. J’ai joué dans diverses formations et dans divers styles que je qualifierais comme étant « sombres » et le poste que j’ai le plus occupé à été celui de batteur. Lorsque je jouais dans des groupes, il était impératif pour moi d’avoir un projet solo en parallèle. J’avais un 4 pistes à K7 que j’utilisais fréquemment pour faire des maquettes jusqu’à l’année 2001 où j’ai fondé un projet sous le nom de Galdr qui au courant de l’année 2007 est devenu Jörvallr. Et c’est en fait vers le début de l’année 2008 que j’ai créé Le Silence des Ruines, bien que je ne l’avais pas encore nommé ainsi.

Impossible de parler du Silence des Ruines sans évoquer Jörvallr, ton premier projet... On imagine bien sûr que l'un a donné naissance à l'autre, comme répondant au besoin d'accueillir sous une seconde bannière une direction qui débordait du cadre de Jörvallr ?
Au début, Jörvallr était un projet entièrement orienté néo-folk avec une touche de sons indus, faiblement dosée. Au fil du temps, la musique devenait de plus en plus martiale et l’esprit était bien entendu nostalgique et très axé sur l’histoire et les guerres. Je me suis rendu compte que Jörvallr prenait une toute autre tournure. J’avais l’impression d’accepter cette réalité à contrecœur. J’ai alors rassemblé tous les morceaux qui ne collaient plus avec Jörvallr pour donner finalement naissance au Silence des Ruines.

Alors que ton travail de composition pour Jörvallr paraît se dérouler à un rythme plus lent (mais cette impression n'engage que moi), Le Silence des Ruines répond-il à un besoin d'exprimer certaines émotions plus rapidement ?
Tu as tout à fait raison. Jörvallr est un peu en stand-by ces derniers temps. La raison de cet arrêt est purement “technique”. Je manque de moyens et de temps et plus particulièrement au niveau de l’enregistrement. Je recherche des membres et crois-moi, cela n’a pas été une décision facile à prendre. Je suis assez exigeant musicalement et j’aime la solitude sous toutes ses formes, ce qui inclut une solitude artistique. Mais je me suis bien vite rendu compte que les morceaux de Jörvallr devenaient de plus en plus techniques. J’ai trop d’instruments à enregistrer et je souhaite vraiment que ce projet se rapproche de ses débuts, c’est-à-dire plus folk et moins martial. Sur mon myspace, on peut entendre un de mes 1er morceaux qui est “Don’t leave me alone”. Voilà le son et l’esprit de Jörvallr ! Ce projet est bien plus personnel et exprime d’autres convictions que celles exprimées par le Silence des Ruines. Mais tu n’as pas tout à fait tort en disant que LSDR répond à certaines émotions plus rapidement. Je dois être actif pendant la pause de Jörvallr et ce récent projet permet de m’exprimer sur mon état d’esprit actuel et à évacuer une certaine “nostalgie”.

Si Le Silence des Ruines dépeint à travers des ambiances sombres et poignantes l'horreur de la guerre, c'est avant tout au premier conflit mondial qu'il fait référence, une période de l'Histoire à laquelle tu sembles particulièrement attaché...
Cet EP ne fait pas référence uniquement à la 1ère guerre. A vrai dire, la majorité des titres ont été composés à la suite de la lecture de divers ouvrages sur la 2ème guerre mondiale. “La Mort Noire” par exemple fait référence au Front Russe durant la 2ème GM. “Le lion et l’aigle” fait également référence à cette période. Je suis un grand passionné d’histoire et même si la 1ère GM m’interpelle énormément, j’ai tout de même une préférence pour le second conflit pour diverses raisons. En fait, je fonctionne par périodes. A une époque, j’étais très attiré par la guerre de 1870 et si j’avais pu composer des morceaux sur ce conflit, je l’aurais certainement fait. Chaque guerre a laissé derrière son passage des cendres et des ruines qui influencent énormément mon travail.

"Le triomphe des démagogies est passager, mais les ruines sont éternelles", peut-on lire à l'intérieur du luxueux livret cartonné, une phrase de Charles Péguy, mort au front en 1914... Cet écrivain a-t-il une importance particulière à tes yeux ?
Pour être franc, je suis tombé un jour sur cette citation par hasard. Elle m’a bien plu et j’ai pensé qu’elle collerait très bien avec l’EP. J’ai pu constater sur le Net que pour certains webzines, mon EP était un hommage à Charles Péguy, ce qui est absolument faux.

La photo de la pochette montre un édifice religieux après un bombardement, est-ce une façon de dire que le silence de la foi peut être l'une des conséquences de celui des ruines ?
C’est Désirée du label qui m’a proposé cette image pour la couverture. J’ai beaucoup aimé car cela représente des ruines d’une église durant la 1ère GM, mais au premier abord, je n’ai pas cherché à comprendre ou à argumenter pourquoi elle me plaisait. Le silence de la foi peut être une des conséquences des ruines comme tu le mentionnes, mais prôner une foi et se battre pour elle peut également être une conséquence des ruines.

"Le seul espoir possible est d'accepter le fait que vous êtes déjà mort...", phrase terrible implicant le conditionnement du soldat sur "Le Déclin de nos Sentiments"; pour un grand nombre d'hommes à un stade avancé de cette guerre, on peut sans mal imaginer la traversée d'un "désert moral" assimilable à une mort, mais sans y adjoindre la moindre lueur d'espérance...
C’est le principe même de l’état d’esprit d’un soldat au fur et à mesure qu’il vit la guerre sur le champ de bataille. Je pense que les sentiments n’ont plus leur place à ce moment-là. Dans ce titre, je fais référence aux batailles perdues. Le fait qu’il n’y a pas d’autre choix que celui de poursuivre le combat, sans penser à une victoire ou au retour chez soi mais en acceptant le seul fait d’être déjà mort. Celle-ci sera l’unique issue possible pour le soldat. C’est d’ailleurs la suite de la phrase que l’on peut entendre sur ce titre. C’est en lisant une biographie d’un Alsacien incorporé de force dans l’armée allemande qui m’a appris que l’instinct de survie prend le dessus, voilant ainsi tout sentiment. Mon grand-père était de ceux-là, et je n’oublierai jamais le jour où il m’a raconté comment la guerre change un homme.

D'une façon plus générale, autant pour Jörvallr que Le Silence des Ruines, quelles sont tes sources d'inspiration, les thèmes qui trouveront toujours un écho dans ta musique ?
L’histoire, l’occultisme, la nature, la vie au sans large…Enormément de choses en fait ! J’ai appris à m’exprimer par la musique. Elle a toujours été omniprésente dans ma vie et ce, à chaque période heureuse ou malheureuse. Je ne peux concevoir une vie sans musique. J’en ai autant besoin que l’air que je respire car elle est tout simplement mon arme et mon bouclier. Dans la vie, tout est musique !

On ne peut parler de ton EP sans évoquer l'alléchante présentation qui l'abrite, à savoir une élégante pochette cartonnée au format A5 que maintient un bandeau noir... Etait-ce ton souhait dès le départ d'offrir un objet de collection ou cela s'est fait en concertation avec Marbre Negre, label reconnu pour proposer des exemplaires autant luxueux que limités ?
C’est le label qui m’a fait la proposition. Lorsqu’ils m’ont présenté le modèle, j’ai de suite été emballé. Je ne m’attendais pas à un tel travail de leur part et j’en ai été très satisfait.

A propos de Marbre Negre, comment es-tu rentré en contact avec ce label basé à Barcelone ?
En visitant leur site, je suis tombé sur la description de leur label et certains points m’ont interpellé comme la phrase : « Les personnes qui aiment l’histoire, les religions et cultures perdues, l’occultisme, l’art, vont aimer Marbre Nègre. » Eh bien cela a été mon cas. Je leur ai proposé mon travail et quelques semaines plus tard ils m’ont recontacté pour me dire qu’ils aimeraient travailler avec moi. J’avais d’autres offres, mais ce label était vraiment sérieux et compétent et après réflexion, je m’étais dis qu’il était temps pour moi de visiter de nouveaux horizons.

Quels sont tes projets futurs pour Le Silence des Ruines et Jörvallr ? Concernant ce dernier, un premier album (ou un EP) va-t-il succéder au split avec J Orphic "Propaganda '900" ?
Prévois-tu également, un jour, de te produire face à un public ?
Pour Le Silence des Ruines, je suis en train de commencer la composition d’un nouvel album tout en me laissant guider par mon instinct. Sonnera-t-il comme l’EP ou sera-t-il différent, je ne le sais vraiment pas mais je suis certain d’une chose : il aura toujours les même influences que l’EP.
Pour Jörvallr, je me laisse encore un peu de temps pour trouver des musiciens compétents et motivés par ce projet (je passe presque une annonce là !) rires
J’écoute souvent mes morceaux non enregistrés en me demandant qu’est-ce que je pourrais bien en faire ! Dans tous les cas, et s’il le faut, je reprendrai Jörvallr seul et proposerai soit un EP soit un 1er album.
En ce qui concerne de me produire face à un publique, Jörvallr me parait le plus approprié à cette idée. Je me pose tout de même la question pour LSDR mais mon avis là-dessus reste mitigé. Les images que l’ont se fait en écoutant un album n’ont rien à voir avec un live à condition d’arriver à dégager une atmosphère identique à l’album. Je réfléchis beaucoup et si j’arrive à me convaincre moi-même et à trouver des idées pour amener le live à quelque chose de fort, eh bien je serai partant !

Merci d'avoir pris le temps de répondre à ces quelques questions, à toi maintenant de clore cette interview...
Merci à toi Gasp pour ce que tu fais. Et laissez vos livres d’Histoire ouverts afin que le passé reste vivant !

 

           Gasp, année 2010