Interview Sator Absentia (année 2006)

Voici un artiste qui nous invite à des voyages autant variés qu’ils sont hors norme ; Cédric Codognet est le meneur d’ombres et de contrastes de Sator Absentia, une entité incontournable en matière de musique ambiante et de dark industriel . Depuis "Mercurian Orgasms", premier album paru en 2000, les voies empruntées par la formation sont toujours plus tortueuses et captivantes, investissant également le support visuel avec bientôt l’édition chez Cold Meat Industry d’"Ypsilon", un DVD où l’image et le son vont nous convier à une étreinte ultime, mais laissons Cédric éclairer l’étrange pénombre…


Salut à toi Cédric ! Débutons cette interview avec un peu d’histoire si tu le veux bien ; quels facteurs magiques et artistiques présidèrent à la naissance de Sator Absentia ?
L'envie de créer un type de musique qui saurait rompre avec le cadre rigide que la musique classique nous a laissé en héritage : une gamme de tons réductrice (pourquoi 12 ?), des rythmes et mélodies tendant vers la paraphrase, et une expression réservée aux instruments "officiels". La première idée fut d'explorer les avancées de l'archéologie expérimentale en matière musicographie. D'où un premier projet, orienté "Ritual Music" : Taliesin Bard's Order... Le principe était à la fois thérapeutique et méditatif : l'enregistrement n'avait aucune importance, seul le lieu et le moment où les séquences étaient jouées légitimaient l'existence du projet. Un unique enregistrement live, produit en 97 par Slaughter Prods, est officiel. Puis l'idée fut de passer du "live" au studio avec les premiers enregistrements de Sator Absentia. En 99 Dark Vinyl me propose d'éditer une sélection de titres issus de ces premiers passages en studio :
"Mercurian orgasms"...

"Mercurian orgasms", ton premier album (2000), nous ouvrait les portes de ton univers ; quel regard portes-tu aujourd’hui sur cette réalisation ?
Une qualité de production bien médiocre... mais j'imagine que tout créateur répondrait la même chose envers une première pièce. Cet album a été enregistré avec des moyens de fortunes : un violon, un sampler portable, et un Atari Mega ST ! Chaque titre a ainsi été enregistré "Live" ... La spontanéité des morceaux, le minimalisme des structures a - je pense - apporté quelque chose du point de vue du feeling, ce qui fait que l'album reste intéressant. car l'on sent une présence indescriptible dans l'enregistrement final... Mais pour être honnête, j'aimerais un jour avoir le temps de le ré-enregistrer ... pour savoir si l'intérêt vient de cette présence ou des titres eux-mêmes !

D’un album à l’autre tu n’as cessé d’évoluer, laissant découvrir un travail de composition en perpétuel mouvement. La création, pour Sator Absentia, est-elle une quête ésotérique où l’on se remet en cause à chaque fois ?
Chaque album, est l'occasion de mettre en place une nouvelle façon de travailler. Sator Absentia a été et sera toujours en perpétuel mouvement ou ne sera plus. Je ne supporte pas la paraphrase !
Quant à l'idée d'une quête ésotérique... bien elle ne concerne que moi, ou plutôt concerne différemment chaque auditeur en temps qu'individu. La musique est effectivement symbolique. Le propre d'un symbole, c'est sa capacité à être apprécié, compris et digéré différemment selon la personne, le lieu ou le temps. Il n'y a donc pas de lecture unique de Sator Absentia ... il n'y a que des relectures interdépendantes et complémentaires.

Le monde moderne, avec ses nombreuses peurs, ses illusions et ses frêles espoirs t’inspire-t-il ?
Il m’a inspiré en temps qu’habitant de ce Monde... mais l'utopie de la vie urbaine est un échec connu d'avance.  J'ai choisi de la quitter en me retirant au coeur du Gévaudan : Le vide en périphérie... et l'indépendance énergétique !. C'est un cadre de travail fantastique où l'on se retrouve Ailleurs. Donc, l'im-Monde ne m'inspire plus puisque j'ai pu retrouver la liberté : une bibliothèque et des hectares d'espace pour méditer. La vérité est Ailleurs : ce "monde moderne" est une illusion, il n'existe plus...

Le concept de ton troisième opus, "The true meaning of Golgotha", a été développé à partir des lectures de Maurice G. Dantec, comment perçois-tu cet écrivain par rapport au paysage littéraire français ?
Le paysage littéraire français n'existe plus ! Il a choisi, il y a 30 ans de vivre en vase clos, avec pour seule nourriture, l'auto fellation... Merci de visiter le site The Stalker (http://www.juanasensio.com) avec lequel je partage bon nombre de points de vue. Y a qu'à voir les gugus du jury Goncourt ! Dantec est sans doute le seul à avoir la capacité d'apporter de la fiction, c'est à dire une vue philosophique sur le long terme, transcrite de manière romancée. Les autres nous lâchent, dans une technique littéraire grossière, des descriptions narrant comment "ils se sont laisser prendre dans les toilettes d'un club chicos à Panam !". Lorsque les écrivains d'un pays ne sont plus capables d'anticiper, celui-ci sent la nécrose... Disséquons le cadavre de la littérature française, il y a urgence vitale à le réanimer !

Y a-t-il d’autres écrivains qui éveillent ton appétit créatif ? As-tu des artistes clés qui sont pour toi des références et qui t’ont guidé dans ton travail ?
Le travail de l'écriture est aujourd'hui réduit à vaste jeu de marketing, donc très peu d'ouverture à l'expérimentation. Nous vivons dans un Im-Monde incapable de se renouveler car incapable de se projeter dans le futur... ou dans le passé. La science fiction, genre "poubelle" des années 50 est pour moi la clef. Les réponses aux interrogations sur l'avenir incertain de l'humanité sont sans doute occultes mais présente dans ces ouvrages. Si le petit "Im-Monde" parvient à sortir de ses oeillères "hic et nunc", et puise enfin dans les richesses créatives offertes par ces auteurs, il survivra peut être...

J’aimerais maintenant que nous parlions du personnage incontournable qui hante tes albums : le violon. Quelle relation entretiens-tu avec cet instrument ?
Il est vrai que j'imagine mal un album de Sator sans violon, mais le principe de renouvellement imposera sans doute un jour la mort de ce personnage.
Le spectre de fréquences de cet instrument en fait, avec la voix, une niche infinie à possibilités sonores. Et quelle sensualité !
Le prochain album (sans doute courant 2008) est pour l'instant conçu comme un album acoustique. Seulement du traitement numérique, tout en continuant à briser le cadre rigide que la musique classique nous impose aujourd'hui encore. Nouveauté : la présence du violoncelle sera renforcée, et un autre personnage fera son entrée : le Hammer Dulcimer...

Parlons de ton actualité, deux albums sont sortis presque au même moment, mais l’un d’eux, "Sublimation of vacuity", a la particularité de n’être disponible qu’en téléchargement. Qu’est-ce qui a motivé ce choix ?
Sator Absentia a pour concept le renouvellement des sons et structures à chaque album.
"SOV" est en quelque sorte le petit frère d'"Exis time", puisqu'il repose sur les mêmes idées. Considérons les 2 albums comme un double album dont la première partie est à commander, la seconde à télécharger. Une grande désillusion : dans l'esprit du public, un album gratuit est un album "promo". J'ai donc décidé de stopper la diffusion de cet album en ligne. "Sublimation of vacuity" est donc un enfant illégitime !

Peux-tu nous présenter "Exis time" ? Quel en est le concept ?
Les albums précédents ont cherché à créer de l'espace... il manquait la dimension du temps, d'où un album plus rythmique ...
"Exis time" traite les rythmiques comme l'on traiterait des nappes, c'est à dire en les entrelaçant plutôt qu'en les juxtaposant. Les rythmiques ont pour fonctions de marquer le temps dans un morceau de musique. L'objectif ici est d'insérer un temps relatif, comme dans les théories einsteiniennes, ce qui nécessite des syncopes, des temporalités atypiques. Chaque morceau cherche donc à mettre en place des temps et non un temps...
Et comme pour chaque album, c'est une nouvelle façon de travailler.  C'est pourquoi depuis
"Mercurian orgasms", chaque album a bénéficié d'un collaborateur qui vient avec ses références, ses orientations et ses envies. "Exis time" a été élaboré avec Stéphane D'Elia qui de son côté expérimente des créations sonores uniquement destinées au "live"... une nouvelle référence au temps ! Son influence a clairement incité l'album à fuir vers une direction plus rythmique que d'habitude.

On croise sur ces deux réalisations des sonorités plus froides nourries d’éléments technoïdes voisines de certains passages sonores que l’on peut rencontrer, par exemple, sur les productions du label Ant-Zen. Doit-on voir là une direction qui sera poursuivie et accentuée dans l’avenir ?
Les rythmiques saturées sont effectivement exploitées depuis le second album
"Fluid artefacts". Elles trouvent une déclinaison tribale dans "The true meaning of Golgotha" pour devenir les pièces maîtresses de l'évolution des séquences dans "Exis time"... puis disparaissent quasiment dans "Ypsilon" ! Nous sommes donc revenus au point zéro... une boucle est ainsi achevée et l'univers des possibles s'offre alors. L'avenir ?  Je ne sais pas...

Un DVD doit également sortir chez Cold Meat Industry, qu’est-ce qui a motivé le choix de ce support ? Est-ce la concrétisation de l’idée de "dark ambient cinématique" ?
A la sortie du second album
"Fluid artefacts", le public a apprécié l'aspect "cinématique" de la musique et réclamait des références visuelles. Mais le concept était alors de bâtir un univers sonore uniquement basé sur des fréquences sans aucun lien avec un contexte plastique particulier. Ce minimalisme revendiqué m'invitait à fuir toute recherche visuelle avant de composer.
Désormais, le système entier se retourne puisque la musique du film est bâtie de façon strictement inter-dépendante de l'image... Il n'y a plus de hiérarchie audio ou visuelle.
Le film :
"Ypsilon". Il sera dispo en DVD vers Noël. Il s'agit d'un film d'environ 55 mn. D'un road movie métaphysique... disons du chill out numérique.
L'intrigue : "Meta", le personnage principal -un aveugle-, est livré à l'exploration d'un monde polymorphe dans lequel il est guidé par "Lilith", un avatar féminin multi facettes qui communique avec lui via différentes interfaces... un voyage initiatique dans un univers tripant où images, sons et sens s'entremêlent...
L'objectif fut d'accoucher d'un univers entièrement neuf qui puisse être du Sator Absentia. Toutes les séquences vidéo sont des créations issues d'expérimentations personnelles... (Comprenez les vidéos Seconde Guerre mondiale resamplées jusqu'à plus soif, ça me casse les C...)
Une dernière chose : l'une des séquences est entièrement axée autour de l'oeuvre du photographe Jérôme Sevrette (
http://photographique.js.free.fr/) Un artiste de talent à découvrir impérativement avant de mourir !

Tu es, depuis le début, sur le label allemand Dark Vinyl. Comment se passe le travail avec cette structure d’outre Rhin ?
Bien, on pourra reprocher la timide approche de la communication visuelle... à part cela, Uwe est une personne ultra fiable et honnête possédant une culture musicale astronomique ! Je ne regrette en rien ces 7 années de travail avec Dark Vinyl. Les 2 premiers albums de Sator Absentia sont officiellement "sold out" chez Dark Vinyl, qui les rendra disponibles à nouveau sous forme de téléchargements auprès de structures comme Napster, I Tunes, Nuclear Blast...
J'oubliais, une Compil CD de titres inédits est prévue par Dark Vinyl début 2007. Sator Absentia sera de la partie...

En 1997 paraissait "Involution Toward Cthonian Dephts", le premier opus d’Asmorod auquel tu as collaboré. Il serait intéressant aujourd’hui de revoir vos talents s’unir. Qu’en dis-tu ?
Il s'agit d'une F.A.Q. ... Pour l'instant, nos emplois du temps respectifs sont bien trop chargés... mais dans un futur prochain, pourquoi pas renouveler l'antérieur ?

Je te laisse le mot de la fin ; si j’ai omis des points importants, n’hésite pas à combler ces lacunes. Un grand merci pour ta disponibilité.
Sator Rotas


                      Gasp (octobre 2006)