Interview Sati Mata (année 2010)

Sati Mata... Un nom qui ne vous dit encore rien peut-être, mais qui ne saurait tarder à dévoiler ses nombreux charmes au plus grand nombre, en témoigne "in. camera.", EP dont les pages intimes révèlent une sensibilité authentique, une capacité à partager des émotions et autres états du coeur chers aux trois musiciens animant des sentiers sonores au bord desquels poussent de bien belles et attachantes promesses...

Il était une fois en novembre 2006, date qui marque vos débuts, mais encore... Quelles voies a emprunté la naissance de Sati Mata ? Quelles motivations ? Qui sont les protagonistes de cette aventure ?
Samuel
(basses, guitares, claviers): j’ai répondu à une annonce postée sur Internet par Armelle qui m’avait intriguée car elle cherchait des musiciens pour faire des bidouillages sonores psychédéliques mais plusieurs mois se sont écoulés avant que notre rencontre aboutisse. On a d'abord apporté et mélangé chacune des idées de notre côté avec nos influences, nos expériences passées, la complémentarité a rapidement pris.
Armelle
(guitares, claviers, programmation): on se partage les rôles selon l’inspiration et l’humeur entre les guitares, basses, claviers et programmations.
Séve
(chant): Armelle et Samuel m’ont contactée sur mon Myspace en juillet 2007 pour les rejoindre.
Samuel
: dès le début, l’idée de projet studio et d’enregistrements étaient là, alors que beaucoup de groupes s’orientent d’abord vers des repets en vue d’un concert en bar... Tout se passe à la maison dans nos home-studio au rythme de nos vies familiales et professionnelles et de nos échanges par mail et séances de travail communes.

Sati Mata : ce nom recèle sa musicalité propre, un peu de magie et de poésie, avec en plus une petite touche de folie, quelle est sa signification ? (A moins que vous préfériez ne pas écorcher son velours de mystère en révélant son secret...)
Samuel
: Nous aimons jouer avec la polysémie des mots et des images. Ce nom fait référence à un rituel indien qui perdure encore dans certaines campagnes indiennes… mais laissons à chacun de voir et trouver ce qu’il veut voir…

De vos influences s'échappent des pistes aux ramifications multiples, riches, et sur les rives de votre musique, c'est un ressac bien personnel qui nous attend, entre mélancolie et sensations plus feutrées... Comment votre style s'est-il construit ? Si vous deviez le définir, quels mots choisiriez-vous ?
Samuel
: mon adolescence a été marquée par la scène doom atmosphérique et des groupes comme My Dying Bride, the Gathering, Opeth, Katatonia ou In The Woods.... Depuis plusieurs années je m’oriente davantage vers des choses plus world music, l’electro jazz ou expérimentales comme Eivind Aarset, Nils Petter Molvaer, Murcof, L. Subramanian...
Séve
: Mes influences musicales vont de Noir Desir à Madonna, en passant par les Cranberries ou encore Extreme. J’aime plutôt le rock mais j’écoute volontiers tous les styles de musique, Wax Tailor ,SKA P font aussi partie de ma CDthèque. On peut trouver du bon dans chaque style et se cantonner à un seul n’est pas évident. C’est pourquoi l’idée de Melting Pot me convient bien.
Armelle
: J'écoute beaucoup de rock allemand des années 70: tangerine dream, Amon Düül II, Can, Kraftwerk ou Neu!. Des groupes visionnaires et inclassables. Le psychédélisme est également important pour nous.

Que voulez-vous "capturer" (ou plutôt libérer) dans la chambre de cette "photographie musicale" baptisée "in. camera." ? Entre nostalgie, mélancolie et ambiances toutes en frôlements et mystère...
“in camera”
est le reflet de notre intérieur, une sorte de judas de notre intimité... C’est aussi un huis-clos réalisé à la maison.... on peut y voir plein de sens... on aime jouer avec les ambiguïtés, les contrastes, comme un film, interface entre le réel et l’irréel, le conscient et l’inconscient...

"Symphonie en Gris" est une composition détenant une atmosphère "cinématographique" particulièrement attractive; c'est aussi un poème de Marie Krysinska (1864-1908), pourquoi le choix de cet écrivain ?
Armelle
: Au début, on pensait utiliser un extrait des Illuminations de Rimbaud, on a cherché des mots pouvant se marier à la musique. Puis en continuant à fouiller du côté des symbolistes et des décadents nous sommes tombés sur ce texte de Marie Krysinska. Le passage: «Du sol consterné monte une rumeur étrange, surhumaine. Cabalistique langage entendu seulement des âmes attentives.» collait parfaitement au morceau. Par ailleurs le texte est méconnaissable, il faut justement être attentif. Notre musique est très symboliste finalement. Les images, les sons, les mots se mélangent...

"Réminiscences" (le dernier morceau de "in. camera."), est un mot qui je trouve illustre bien votre univers; quelle importance attachez-vous au souvenir et à ses multiples déclinaisons ?
Samuel
: l’image est importante pour nous. Nous aimons jouer avec les différents sens des mots et des sons. Les souvenirs forment notre inconscient et notre expérience aussi bien visuelle, que tactile, olfactive...
Séve
: Le souvenir aide aussi à vivre le présent quand il est empreint de nostalgie...

Comment naît un titre de Sati Mata ? Qu'est-ce qui vous inspire ? Sur quelle tablature émotionnelle les premiers accords se forment ?
Samuel
: L’idée première est souvent un thème improvisé apporté par l’un de nous. Ensuite s’enclenche un processus complexe et incontrôlé de ping-pong avec Armelle où le morceau se construit et se déconstruit avec le développement des arrangements. La composition suit notre inconscient. On ne suit pas de règle préétablie. On puise nos inspirations dans le voyage, l’Inde, le cinéma, la photographie, l’architecture ou la poésie.
Séve
: On n’a pas de façon “type” de travailler. C’est vraiment selon les morceaux. Au niveau des paroles, quand la musique est déjà ébauchée, je m’imprègne des ambiances et j’essaye de mettre des mots, donner des pistes pour une histoire que chacun peut interprèter selon son vécu, ses propres expériences. L’inspiration peut venir d’un accord, d’un thème choisi à l’avance avec le groupe ou encore d’un état d’esprit au moment de l’écriture.

De la photographie à certaines de vos ambiances dignes d'un film, à quel type de métrage justement pourrait-on s'attendre si vous décidiez d'exercer vos talents derrière une caméra ?
Samuel
: L’ambiance serait sans doute assez sombre avec un côté décadent. Cela pourrait être aussi une sorte de road-movie déjanté, une ambiance très lynchienne finalement...
Séve
: Sûrement un long métrage en huis-clos genre Peeping Tom (“le voyeur” de Michael Powell) ou un thriller avec une pointe d’Hitchcock ou Kubrick.

Toujours à propos de cinéma, quels films, réalisateurs et/ou acteurs comptent à vos yeux ? Dans quelle mesure influencent-ils votre musique ?
Armelle
: Des artistes comme Lynch, Polanski, Jodorowsky ou Tsukamoto, le ciné européen des années 60/70, des oeuvres comme Stalker de Tarkovski, Europa de Lars Van Trier ou Aguirre, la colère de Dieu d'Herzog. Des films esthétiques, contemplatifs, ésotériques...L'influence est, le plus souvent inconsciente, on peut parler, là encore, de réminiscences.
Séve
: Personnellement j’aime beaucoup Tim Burton, avec le Johnny Depp qui va avec ! Le petit côté sombre mais déjanté...

Après votre première démo, en novembre 2007, vous avez "taquiné" l'exercice du remixe en retravaillant cinq titres de groupes aux influences variées; comment avez-vous appréhendé ces relectures ? Que vous ont-elles apporté ?
Samuel
: au début, il s’agissait d’une récréation pour s’occuper et faire parler de nous principalement dans le cadre de concours de remix. Cet exercice nous a permis de nous donner des petits challenges (travailler dans l’urgence avec une date butoire) mais aussi de travailler nos arrangements, tout en apportant notre son et notre touche personnelle à chaque fois. C’est toujours intéressant de croiser les univers musicaux d’autres artistes.
Armelle
: on a aimé le côté «laboratoire et expérimentations» de ces concours, on a pu tester de nombreux sons et plusieurs instruments de musique.

En novembre 2009, vous avez contribué, avec le titre "Rencontre", à l'émission Tapage Nocturne qui célébrait (à travers une émission spéciale) les 20 ans de la chute du mur de Berlin... Qu'avez-vous retenu de cette participation ?
Là encore, il s’agissait d’un exercice avec ses rigueurs et contraintes (durée du morceau limitée) et peu de temps pour le réaliser. On a surtout apporté nos souvenirs de la chute du mur (phrases de cours d’allemand, bruits de Trabant,...). On a eu la chance d’être sélectionnés pour la diffusion sur France Musique, comme quoi même en étant anonyme on peut rejoindre des compositeurs plus médiatiques le temps d'une émission thématique. C’est aussi un beau projet commun: chacun ayant travaillé sur la même thématique.

De quoi demain sera fait pour Sati Mata ? Quels sont vos projets ? Des concerts sont-ils prévus ?
Nous venons de composer un titre inédit qui va figurer sur le livre-disque d'Arno Mothra "La paraphrénie du ventre vide".
Cette idée de partage d’expériences avec d’autres univers artistiques nous intéresse, on aimerait bien travailler sur une BO ou avec un vidéaste, mais également un peintre ou un photographe...
L’après “in camera” est aussi dans nos esprits, un album est en préparation.
Nous donnons notre premier concert lors d’un show-case à Evreux le 20 mars prochain. D’autres dates suivront dans les prochains mois. Nous privilégierons d’abord les ambiances et les lieux à la multiplication des dates.

Merci à vous de bien avoir voulu répondre à ces quelques questions, le mot de la fin est dans votre camp...
Samuel
: Merci à Toi Gasp pour ton intérêt et ton soutien depuis plusieurs années. Cela renforce notre motivation et notre envie de continuer cette aventure musicale.
Séve
: Merci d’avoir fait un bout du voyage avec nous !
Armelle
: Merci aussi pour cette belle critique très bien écrite.

 

                 Gasp, année 2010