Interview Rose Land (année 2008)

"Maladivine" est une porte vers l'imaginaire riche d'Eric Apollinari... une porte… sans doute bien plus que cela, peut-être autant la clef perdue qui force les serrures rouillées de nos propres mondes rêvés... Evasions, émotions, une musique qui pourrait n'être qu'apaisante pour l'âme, mais Rose Land c'est aussi l'ombre d'une menace qui plane sur notre Terre. A peine installé sur Myspace, ce projet a rencontré un accueil plus que favorable; écoutez, vous ne pourrez qu'en comprendre la raison et parcourir vous aussi les chemins de l'imaginaire !

Bonjour Eric, quelles sont les motivations qui ont permis la naissance de Rose Land ? Qu'est-ce qui t'a poussé à mettre en musique une partie de ton imaginaire ?
Ce sont des motivations très simples à l'origine, le besoin de me créer un monde d'évasion, de déconnecter avec le quotidien… je me suis rendu compte, peut-être un peu sur le tard, à près de trente ans, que je pouvais jouer des notes, des accords, pour dépeindre mon imaginaire, comme un peintre qui ouvrirait sur sa toile un espace intemporel à l'aide de touches successives, de nuances subtiles ou, parfois, d'aplats de couleurs radicaux... Aussi j'ai décidé d'acquérir du matériel, assez rudimentaire par rapport à ce que l'on trouve aujourd'hui, à la fin des années 90 pour avoir la possibilité de créer des sons, des textures, et les enregistrer par touches successives pour que mes visions prennent corps… et cette mise en musique est vite devenue un plaisir que je pouvais m'accorder à l'envi. Cette musique est très introspective et sincère, sans ambition autre que de me permettre l'évasion… et peut-être est-ce cette sincérité qui a permis à de nombreux auditeurs de s'y identifier ou de se l'approprier d'une certaine façon en y greffant leurs propres souvenirs ou en y transposant leur propre vision d'un monde préservé…

On ne peut parler de Rose Land sans évoquer Roselend, un site bien réel situé dans les Alpes, il tient si je ne me trompe une place importante pour toi et tes créations…
Tu as raison, c'est un haut lieu du massif alpin du Beaufortain. Roselend était un des ces villages martyrs, comme Tignes dont l'histoire est davantage relatée dans la littérature, qui a été submergé, comme la vallée verdoyante qui lui servait d'écrin, par les eaux d'un barrage hydroélectrique. Un de mes morceaux retrace les dernières heures de ce village, "Le village englouti"… j'ai essayé d'imaginer la dignité des derniers habitants, leur résignation, l'insouciance perdue, l'arrivée subite des eaux, le cœur encore battant des constructions submergées. Mais au-delà de ce tableau quelque peu noir, la région de Roselend est un superbe milieu naturel encore relativement préservé, avec encore de nombreuses combes "perdues", des sommets magnifiques, des alpages à perte de vue. Des espaces que j'aime parcourir lors de mes randonnées estivales, seul ou avec de proches amis.

La nature comme inspiration, mais peut-être aussi le mal que l'homme lui cause, un monde qui ne fait pas que tourner rond ?
Comme tu l'as dis avec justesse, l'ombre portée du "Grand Prédateur", qui chacun le sait contribue avec constance à la destruction de la Terre sur laquelle il vit, peut être perçue avec plus ou moins de netteté dans mes compositions et ma vision du monde…

"Maladivine" me paraît comme un voyage dans un univers apaisé, mais l'on perçoit sous ce qui pourrait être une déambulation tranquille un danger menaçant un parfait équilibre, est-ce un effet que tu as recherché ?
Oui, "Maladivine" se veut une déambulation sereine et évocatrice dans des paysages préservés, en un Eden imaginaire en quelque sorte, mais aussi une vision lucide et sans illusion de la perte progressive de ce paradis dans la "vraie vie". J'ai certainement voulu rendre cette menace latente palpable. Le morceau "Au Mont des Soupirs" associe ainsi une sensation de plénitude, de sereine beauté à une complainte finale, celle d'un paradis menacé… Quant à "Et l'homme s'incline", il fait apparaître de façon assez explicite mon exaspération devant l'instant de soumission voire d'avilissement de l'homme devant la religion, l'armée et son décorum ou les discours politiques lénifiants…

La perception de l'auditeur et son ressenti ne sont pas forcément en adéquation avec ceux de l'auteur, peux-tu nous dire ce que tu as cherché à nous communiquer à travers "Maladivine" ?
Parfois l'adéquation est totale… Concernant le morceau "Maladivine", qui m'est très cher, je voudrais te lire les mots que m'a envoyés une auditrice inspirée : "Premières notes, les frissons... le ciel sombre jette son ombre sur mon âme... puis de faibles lueurs chassent les nuages, les pensées noires... des velléités d'espérance, timidement, réveillent mon coeur, mais si ténues car les cieux menaçants reviennent... "Maladivine" me raconte ma mélancolie". Je ne pourrais mieux dire… Mais l'album parle aussi de souvenirs et d'émotions très personnels non liés à la Nature ou la montagne. "Aux Prés Riants" raconte les balades passées lors de mon enfance avec mon grand-père, avec cette insouciance empreinte de la ferveur des grandes découvertes de l'enfance… et plus simplement encore deux titres parlent d'amour, "Prétendre à tes secrets" comme une lettre imaginaire à un être aimé qui semble inaccessible, et "Jamais ne me perds" comme une promenade débonnaire au bras de cet être enfin séduit…

Tu expliques sur ta page Myspace que pour toi "les émotions prédominent sur la technique" ; maîtriser la technique sans être à la portée de tous n'est pas un obstacle insurmontable, mais comment travailles-tu (en y parvenant de la plus belle des manières) pour transmettre tes émotions à travers la musique ?
Je travaille sur la superposition de touches sonores, j'essaie de conférer une tension dans ma musique à l'aide de sons modifiés, de textures. J'aime les sons de piano, de xylophones, de cordes, je ne nie pas que j'aime combiner les reverbs, les delays, les échos, mais sans jamais étouffer ou surcharger les sons, enfin je l'espère. Il faut que la musique garde un côté organique pour qu'elle touche l'âme. Quand je dis que pour moi "les émotions prédominent sur la technique", cela veut dire que ma musique ne cherche pas à être démonstrative mais suggestive… l'étalage de technique, que je serai bien en peine de démontrer de toute façon malgré ma formation initiale de pianiste, me semble vain. J'adore ainsi les notes minimalistes du clavier de The Cure période "Faith"… Je crois que Vincent Le Gallo, membre du légendaire groupe français Little Nemo, allait jusqu'à revendiquer "l'absence de technique au service de l'inspiration première…" Pour tout te dire, la composition, l'élaboration de mélodies me passionnent mais la virtuosité m'importe peu.

Ton imagination se nourrit-elle également aux sources de la littérature et des beaux-arts ? Y a-t-il dans ces domaines des artistes qui peuvent te procurer autant de sensations qu'une promenade en Roselend ?
Les artistes qui m'émeuvent sont en premier lieu des peintres… je suis très sensible à l'univers émouvant de Caspar David Friedrich, trop méconnu en France. Il dépeint des paysages naturels mélancoliques époustouflants de beauté à mon sens, qui m'ont influencé directement pour "Au Mont des Soupirs". J'aime le surréalisme exubérant et les visions oniriques de Dali, là je crois que je ne suis pas le seul… ainsi que les paysages dépeints par les Impressionnistes, en particulier les œuvres d'Alfred Sisley, en tons pastels et délicats. "Crépuscule doré" est un morceau impressionniste dans une certaine mesure…
Côté littérature, je suis très éclectique, je lis aussi bien des biographies (je distinguerai celles écrites par Stefan Zweig, exaltantes), des essais que des polars, je ne pense pas avoir été influencé directement par un écrivain, comme certains amis compositeurs marqués par Baudelaire, Huysmans ou Poe… En réalité, je suis davantage inspiré par la Nature que par l'homme.

Inévitablement la question suivante concernera les groupes qui comptent pour toi, ceux qui t'ont influencé comme ceux qui simplement apportent ce "petit quelque chose" qui les rend précieux…
J'étais adolescent pendant les années 80 aussi j'ai été profondément marqué par la new wave triomphante et par le fascinant univers de 4AD… les Cocteau Twins, totalement intemporels, And Also The Trees, Dead Can Dance, The Cure ou The Chameleons restent des références majeures. J'écoute moins mes vieux Rise And Fall Of A Decade ou Little Nemo, mais je les garde précieusement… Aujourd'hui, j'écoute également des groupes de dark-folk, principalement In My Rosary avec qui j'ai tissé des liens d'amitié, ou Of The Wand And The Moon. Je suis également fasciné par le talent de Sathorys Elenorth, compositeur prolifique de Narsilion et Der Blaue Reiter. Sinon, j'aime beaucoup l'indépendance d'esprit et la qualité de composition et production de Radiohead…

Malgré la sinistrose ambiante, la scène française ne cesse de nous proposer des groupes capables de nous passionner et de nous émouvoir, y a-t-il des coups de cœur que tu aimerais partager avec nos lecteurs ?
Tu as raison de souligner que la fibre créative existe encore en France, je ne parle bien entendu pas de l'affligeante "nouvelle scène française"… parmi de nombreux projets intéressants, je distinguerai le travail de May, dans une veine très électronique minimaliste avec une voix puissante. J'ai découvert également, grâce à Myspace, un compositeur français de grande qualité qui fait étalage de son talent sous le nom d' [a u d i b l e]. Je ne peux m'empêcher de parler d'un groupe que je trouve passionnant, Villa Vortex, avec un son quelque part entre le métal et la cold-wave et un chant inspiré en français, dans lequel sévit mon frère… Enfin, le projet bordelais The Red Edelweiss Symphony crée des univers sonores profonds qui sont autant d'invitations au voyage…

"Maladivine" a été vraiment bien perçu par la critique, outre ces articles positifs, tu as eu également l'honneur d'être chroniqué par l'incontournable Mick Mercer, t'attendais-tu à un tel accueil ?
Je ne m'attendais pas à un tel accueil; mon arrivée sur myspace, encouragée par quelques amis bienveillants, s'est opérée en toute discrétion à l'origine… aussi les chroniques élogieuses m'ont surpris et ravi, de la part de webzines français ou de sites étrangers. Rose Land est arrivé un peu de nulle part et l'effet de surprise a peut-être joué, ma musique étant assez inclassable d'ailleurs. Il est vrai que lorsque Mick Mercer m'a contacté, j'ai été heureux; sa critique de "Maladivine" est très imagée, il semble s'être véritablement imprégné de l'album pour en tirer ses propres visions, titre après titre.

Cet accueil t'incite-t-il à regarder du côté des labels ou de la distribution ou tiens-tu à rester dans le climat plus serein de l'autoproduction ?
C'est une question-clé… que je ne dois pas être le seul à me poser. Dans ma veine musicale, je vois peu d'opportunités chez les labels français, peut-être faudrait-il se tourner vers le Nord ou l'Est de l'Europe. En tous les cas, je vais contacter quelques labels "pour voir", avec "Maladivine" et également quelques inédits… cependant, comme tu le dis, le format "autoproduction" n'est plus une infamie, c'est même la voix choisie par de nombreux artistes.

"Maladivine" nous a mis en grand appétit, on espère une suite, peux-tu nous parler de tes projets à venir concernant Rose Land ?
D'ores et déjà, j'ai diffusé sur mon site un nouveau morceau intitulé "Sombre vent", qui sera la clé de voûte d'un nouveau projet, probablement de format EP. Je mettrai bientôt en ligne un morceau que j'ai retravaillé récemment, "Ce rêve ailé". Le projet sera plus que jamais empreint d'évasion et de grands espaces… et devrait voir le jour à l'automne. "Maladivine", qui m'a demandé beaucoup d'implication et de temps, date d'il y a moins d'une année et la source de l'inspiration doit rejaillir, sans auto-complaisance…

Les Sentinelles te remercient de leur avoir accordé cet entretien et te proposent d'y apposer le mot de la fin…
Merci aux Sentinelles de rester les vigies de la créativité qui demeure vaillante dans notre pays, et en dehors, malgré les écrans de fumée de médiocrité qui ne cessent de s'épaissir…

                              

                                   Brown Jenkin (avril 2008)