Interview Praeda (année 2007)


Pour ceux qui ont toujours en mémoire (et j'espère qu'ils sont nombreux) les pages émotionnellement fortes de
"Eden… Hele", premier album de Praeda qui étincelait sur les neiges éternelles d'un black metal noble et enragé, les paysages de "Metaltek Piracy" risqueront peut-être de les surprendre mais en aucun cas de les décevoir. Deuxième opus uniquement instrumental mariant sonorités électro / indus et riffs sous haute tension dans un climat cyberpunk où il ne fait guère bon vivre, cette seconde réussite vous mènera aussi loin que la précédente, et au-delà du style, le talent de Praeda parvient toujours à nous intéresser et à susciter une foule d'images captivantes…

Salutations Praeda ! Je te propose de commencer par un saut dans le passé, quand et comment ton parcours musical a-t-il débuté ?
Il y a d'abord l'apprentissage du violon très jeune pour la discipline, puis ma guitare tchèque a 17ans (j'ai toujours la même) et la rencontre avec le métal. J'ai joué dans des orchestres symphoniques et de nombreux groupes de différents styles avec d'autres instruments. Praeda est le projet où je fais ce que je veux et qui me ressemble.

En 2003 paraissait ton premier album chez Sacral Productions ; de cet éclat de glace pur et tranchant qui s'appelle "Eden… hele", colère, souffrance et mélancolie assaillent l'auditeur, peux-tu nous parler des tourments qui animent cette œuvre ?
Tu les as dis. Je ne suis que le seul auditeur quand je compose. Le projet aurait pu s'appeler "praeda maniae" qui peut signifier "en proie a la folie", car j'en étais pas loin, ou du moins "en crise".

Avec le recul, quel regard portes-tu sur "Eden… hele" ? As-tu été satisfait par les échos que "l'air vaste des neiges" a pu te renvoyer ?
J'éprouve toujours un petit frisson de puissance quand je l'écoute. J'en suis satisfait et me demande toujours où je suis allé chercher toute cette énergie. J'ai découvert sur le net que ce premier album a fait son chemin, même la où je ne m'y attendais pas : sur des sites, allemands ou tchèques, ou de ventes a des prix incroyables (jusqu'à une quarantaine d'euros ! ?) alors que je n'ai moi même rien gagné. J'ai la satisfaction aussi de lire les chroniques qui en parlent. Ça me fait plaisir de voir des gens qui aiment la musique underground, avant-garde, méconnue.

Du continent obscur du black metal aux sombres circuits de la matrice, tu as opéré une sorte de grand écart stylistique, qu'est-ce qui a motivé ce changement de cap ?
C'est le concept qui m'a poussé à chercher un nouveau son. Ça s'est fait progressivement. En fait il y a eu quatre versions de l'album : un premier enregistrement chez moi très black avec batteries synthétiques pour voir comment ça sonne, un deuxième chez Sacral ou j'ai enregistré guitares et batteries acoustiques (pendant la canicule dans une grange avec une chaleur étouffante), mais l'ingé-son est parti avec les bandes pour une histoire de fric avec le label. Un troisième ou j'ai changé le son de guitare, mis une batterie plus électro et plein de violon. Le résultat ne me plaisait pas pour son manque d'homogénéité. Puis la quatrième version qui est celle de l'album, avec un son qui correspond au mieux au concept de
"Metaltek piracy". C'est aussi toujours la volonté de trouver une expression musicale nouvelle, avant-garde, qui me corresponde. Le métal et la musique électronique sont deux courants musicaux à exploiter, car nouveaux avec de riches ouvertures sonores et dynamiques.

Le nouveau visage de Praeda a néanmoins conservé un aspect métallique, certains riffs (je pense par exemple à "Dragon never sleep") s'intégreraient bien à un morceau black metal…
Tu as tout à fait raison. Ça n'échappe pas aux oreilles expertes. La plupart des morceaux ont été composés du même temps d'
"Eden…hele". Le jeu du médiator rapide sur quelques cordes ne marche pas avec le nouveau son de guitare. Le son est lâché car sinon il devient inaudible : c'est sa caractéristique. Au moins je suis sûr que personne n'a le même. Celui de Dismember sur "Pieces" a été une référence avec sa touche particulière. "Ice schooner" peut se jouer rapidement sur deux cordes et il est très agréable à jouer.

Entre industriel, electro et cordes sous haut voltage, "Metaltek piracy" évoque un contexte post-apocalyptique dominé par une technologie mutante… Racontes-tu une histoire à travers ce deuxième opus ?
Je ne raconte pas forcément d'histoire. J'évoque plutôt des sensations : la liberté, la puissance, la recherche d'un idéal, l'élan romantique, la mer, la lutte, la douceur, la nostalgie, le rêve, la peur, la haine … Ce sont aussi les thèmes que propose la piraterie. Mon but était de créer un lien entre la piraterie du XVIIIeme avec celle moderne des hackers : les enjeux semblent les mêmes. Il y a sur le site de Praeda quelques documents glanés que vous pouvez télécharger.
"Dragon never sleep" est un titre de livre ainsi que "Ice schooner" ( jeu de mot qui fait lien entre le roman de Moorcock dans les glaces et l'univers cyberpunk avec les protections de la matrice). "TAZ" est tiré d'un bouquin d'Hakim Bey et signifie "Temporary Autonome Zone". Le lien est fait avec les mythiques îles de la Tortue et de Libertalia (tentative échouée d'une île autonome à Madagascar par le pirate Misson et un prêtre).

L'absence complète de chant peut-elle être interprétée comme l'effacement de l'humain au sein d'un univers devenu cauchemardesque ?
Oui, elle peut l'être bien sûr. La musique se suffit a elle même car l'ambitus sonore est assez riche et les compositions assez complexes. Une voix n'aurait rien ajouté de mieux. L'attention de l'auditeur devait être portée sur la musique. C'est aussi une façon d'être a contre-courant du métal qui veut qu'il y ait absolument du chant.

"Libertalia Taz" est un titre à part où l'on peut entendre un violon, peux-tu nous parler de cet épisode quasi acoustique où loin des machines un peu d'humanité semble avoir survécu ?
Oui, tu as raison. Je voulais que
"Libertalia TAZ" soit un temps/lieu d'accalmie, de plénitude. Un endroit sans la perversion du monde extérieur, où l'on est face à soi-même (Dieu). Cette musique peut être un lien qui nous emmène, avec la réflexion sur la beauté et le mouvement de la vie, à cette rencontre. Mais comme la batterie qui se montre et s'efface, on ne peut tout le temps être connecté.

Ton activité musicale laisse deviner un éventail de goûts important, quels sont les groupes et artistes que tu apprécies et qui te donnent envie de composer ?
Pour Praeda je veux et ne pense subir aucune influence autre que mes désirs d'exprimer mes émotions ou le concept sur lequel je travaille, sur le moment. Bien sûr il y a eu des musiques que je voulais reproduire, monter des groupes ; mais pas pour Praeda. Je m'enferme et n'écoute que ce que je fais. Maintenant que
"Metaltek piracy" est fini j'écoute plein de chose qui pourront m'influencer dans la prochaine création. Là j'écoute Murcof "Remembranza". Ce matin "Qawwali Flamenco". La musique indienne et le flamenco sont les deux musiques que j'essaye d'apprendre depuis quelques années.

Es-tu d'accord si je te dis que "Metaltek piracy" pourrait accompagner un film aussi étrange que décapant, une sorte de clip cyberpunk barré ?
Oui, tout à fait d'accord. C'est d'ailleurs une idée que j'aimerais concrétiser. Il faut que je trouve un vidéaste approprié pour ce faire. J'ai déjà composé des musiques de court-métrage, quelquefois avec du métal. Ça m'a toujours manqué de voir un bon film avec du "bon" métal.

Praeda restera-t-il le fruit d'un seul homme ? Penses-tu un jour accueillir une autre âme qui participera avec toi au travail de composition ?
Hum. Les collaborations ou les groupes que j'ai fait ou auxquels j'ai participé ont toujours été plus ou moins des échecs. Les conflits d'égos me prennent beaucoup d'énergie, ce qui empêche la création.

Aimerais-tu te produire sur scène ? Un moment sur les planches où pour l'occasion Praeda deviendrait trio ou quatuor ?
La porte est ouverte… je réfléchis déjà pour une configuration solo.

Quels sont tes projets pour les mois à venir ? L'ébauche d'un troisième album est peut-être déjà tracée ?
Oui, des projets j'en ai beaucoup. Le prochain album a déjà ses idées. Il me reste a les concrétiser…

Les Sentinelles te remercient pour ta disponibilité et te laissent le soin de conclure cette interview…
Merci à vous les Sentinelles pour votre interview bien menée, vos intérêt et disponibilité a mon égard. Votre site montre votre ouverture d'esprit, ce qui est pour moi une bonne chose.


                            Gasp (septembre 2007)