Interview Oraku (année 2007)

Si "Aika", la première réalisation d'Oraku, révélait des pages subtiles empreintes d'une délicate poésie, "Ovaria" confirme une sensibilité aiguë, autant artistique qu'humaine, pour une ballade musicale qui nous parle de solitude et d'incompréhension à travers le conte de la Belle et la Bête. Atmosphérique, néoclassique, voire onirique, le monde d'Oraku est une boîte magique qui délivre bien des richesses ; l'homme derrière ce projet a pris le temps de nous parler de ce qui le passionne et le hante, et bien loin des vains soubresauts du monde moderne, le poète se confie et nous invite à la réflexion…

Pour les lecteurs qui ne connaîtrait pas encore Oraku, pourrais-tu évoquer la genèse de ton projet et nous dire ce qui a motivé sa naissance ?
Je n'arriverai pas à définir précisément la naissance d'Oraku. En fait, j'ai toujours eu cette envie de rêve au fond de moi, Oraku n'est qu'une matérialisation de celle-ci. Ce projet est né il y a déjà plus d'un an, j'ai eu envie de développer le rêve dans un projet musical, amener l'auditeur avec moi dans des contrées de songes alliant le sombre et le fantastique.

On peut lire sur ton site que les voyages ont compté autant pour l'homme que pour le musicien ; Oraku aurait-il vu le jour sans ces déplacements à travers le monde ?
Les voyages ne sont pas tellement de l'ordre du physique. Je suis un rêveur, une personne qui veut à tout prix échapper à cette réalité pour créer son propre monde. Les rêves et la nature sont mes principales sources d'inspiration, donc oui je peux dire que mes voyages physiques et psychiques sont très enrichissants. Oraku n'aurait jamais pu exister de toute façon sans la nature de ce monde, sans ces douces forêts, sans toute cette richesse que le monde oublie et qui pourtant en fait sa merveille.

Quel était le concept de "Aïka", qui a précédé de quelques mois ton premier album ?
"Aïka" reposait sur une histoire plutôt simple : une rose est oubliée dans un jardin, et regarde ce monde triste et sale alors qu'elle-même disparaît petit à petit. A travers la fin de cette rose j'ai voulu exprimer les sentiments de solitude face à un monde que l'on ne comprend pas. L'oubli des autres est une peur immense, quelque chose qui me terrifie. L'utilisation d'une entité naturelle est volontaire, car pour moi la nature est une échappatoire, une source inépuisable d'inspiration.

Le sens poétique affleure à chaque note de tes compositions, souffres-tu d'une société qui demeure à l'opposé de ta perception sensible et passionnée de ce qui t'environnes ?
Oui, totalement. Je hais notre société, cet individualisme, cette surconsommation, ces futilités qui donnent l'illusion aux gens d'exister. Ce troupeau informe de personnes allant toutes dans la même direction me dégoûte au plus haut point. Quand on voit l'idéal féminin actuel, on se dit vraiment que l'humain ne réalise pas son idiotie. J'essaye de me tenir le plus éloigné de cette société que je ne comprends pas et qui ne me comprend pas, et ça tombe plutôt bien. Je suis quelqu'un de peut-être trop sensible, trop ancré dans la nature et l'amour que je lui porte. Mais pour moi la vie ne se résume pas à un problème de shampoing, au dernier mp3 à la mode ou au dernier jean qu'il faut avoir. Je suis né pour créer, je veux partir en pouvant me retourner et dire "voilà j'ai fait telle et telle chose, et j'en suis fier". Je ne veux pas de gloire, je me plais à être méconnu. Si seulement une personne écoute mon album et ressent quelque chose, grâce à elle, je serai le plus heureux au monde.

Quelles sont tes sources d'inspiration ? Je crois que la Nature tient une place importante dans ta vie…
La nature fait partie intégrante de ma vie, je ne peux pas vivre un jour sans aller me promener dans les bois, près des rivières. Notre société veut aller à cent à l'heure, ne pas prendre le temps d'apprécier ? Tant pis pour elle, moi j'ai décidé de prendre mon temps et de découvrir la véritable beauté de ce monde.
Donc oui, je trouve mon inspiration dans la nature, même si dernièrement une personne est devenue ma source principale d'idée et de rêve. Je crée beaucoup de mes rêves, de mes échappées psychiques dans les dédales de mon esprit.

Es-tu d'accord si je te dis que ta musique peut-être perçue, entre autres, comme la transposition sonore d'un poème (un haïku par exemple) ?
Oui c'est tout à fait ça. La première démo
"Aïka" a été d'ailleurs créée totalement dans cette optique : essayer de créer un poème musical, une sorte d'hymne à l'apaisement et la rêverie. "Ovaria" poursuit cette envie de transcrire la poésie dans la musique. Même si "Aïka" était beaucoup plus électronique qu'"Ovaria", ils restent complémentaires. Je n'ai pas trouvé utile de stagner dans un même style, même si les deux disques ont le même fond.

"Ovaria" marque l'étape du premier opus ; comparé à "Aïka", je trouve que ces nouvelles partitions s'ordonnent davantage sur un versant néoclassique, es-tu d'accord avec ça ?
Parfaitement, et cette nouvelle direction était voulue.
"Aïka" était très aérien et électronique dans sa composition, extrêmement planant et n'utilisant que très peu d'instruments réels. Pour "Ovaria", j'ai voulu donner une direction plus acoustique à cela, plus mélodique. Le côté aérien et planant est toujours de mise, mais cette fois-ci j'ai utilisé beaucoup d'instruments réels : guitare sèche, violons, percussions, erhu, flute chinoise, etc. Cela lui donne un côté plus classique, c'est exact.

Oraku 3

Le thème de la solitude y est abordé à travers le conte de la Belle et la Bête, que représente-t-il à tes yeux ? Pourquoi l'avoir choisi ?
J'ai choisi ce conte parce que cela fait des années que j'ai en projet de l'adapter à ma manière, de lui donner son côté sombre que le livre ou tout autre support ne lui donne pas spécialement. La solitude, l'exclusion, le rejet des autres ; je me suis souvent vu comme étant cette bête.
Je reviens encore sur notre société, mais je m'y sens exclu. J'ai toujours rêvé qu'un jour, une femme oublie un peu l'apparence, et vienne.

L'histoire de la Belle et la Bête, c'est aussi celles des apparences ; crois-tu que la vie serait plus facile si nous parvenions de temps à autre à briser quelques miroirs ?
Les apparences sont un fléau terrible, il peut dicter que l'on va aimer une personne ou pas, la rejeter totalement ou pire, l'ignorer. Actuellement, nous vivons dans un monde où l'image de soi est fondamentale, où la moindre faute de goût peut avoir des répercussions graves sur notre quotidien. C'est affligeant de se dire ça, de constater ça, mais c'est pourtant la vérité. Alors oui, je crois que notre vie serait bien plus facile si nous acceptions l'apparence de l'autre sans jugement aucun, simplement par tolérance d'autrui. Je reviens un peu sur l'idéal féminin pour illustrer mes propos, mais il fut un temps où la beauté était caractérisée par la chair et la blancheur de la peau. Aujourd'hui, nous avons droit à des sacs d'os difformes, exposant leur corps synthétique sur des plages où la masse populaire s'entasse comme un tas de détritus incapables de penser.

Peux-tu nous parler plus en détail de la structure d'"Ovaria" qui se compose de trois cycles…
Il est donc organisé en trois cycles principaux, chacun ayant un thème de prédilection. Le premier parle de la solitude de la belle et de la bête. Différentes dans la forme, mais identiques dans le fond. Ils se sentent tous deux incompris de leur monde, souhaitant un ailleurs, une autre vie loin de celle-ci. Le deuxième parle essentiellement de cette envie de la bête à se faire désirer par la belle, mais comment pourrait-il la séduire alors que son être tout entier le répugne ? Je voulais évoquer à travers cela les sentiments que l'on peut avoir envers soi-même, ce rejet face à son soi, comme une sorte d'autodestruction. Dans le troisième cycle, la bête est morte et la belle se sent encore une fois encore seule. Quand on découvre enfin l'amour et que celui-ci disparaît, a-t-on encore une raison d'exister ? A croire que cet album était prémonitoire. Les trois cycles forment donc une sorte d'immense poème sur la solitude et le rejet de l'autre.

Penses-tu que ton expérience de la solitude trouvera, à travers ta musique, un écho qui permettra à certains auditeurs de se dire : "Quelque part, quelqu'un nous a compris et partage ce que l'on peut ressentir…" ?
Je l'espère en tout cas. Comme je l'ai dit, mon but à moi est de toucher les gens à travers ma musique, grâce aux idées que je tente de véhiculer. Je ne sais pas si elles seront bien perçues, mais j'ai fait mon possible pour donner tout mon être dans ces morceaux. Si j'arrive à toucher ne serait-ce qu'une personne, alors je serai fier de mon travail.

Quelle est l'histoire de l'Ovarien, la langue inventée pour l'album ? Comment t'es venue l'idée de créer un idiome ?
En fait, l'Ovarien est très ancien. J'ai commencé à créer les premières ébauches de ce langage il y a cinq ans. A l'époque, je griffonnais sur des bouts de papier des mots, des phrases qui n'avaient pas de sens. Petit à petit, j'ai fait une réelle recherche au niveau des sons, pour que cette langue soit agréable à l'écoute. L'ovarien pourrait être pris comme les voix du vent, du silence et des murmures de la nature. Tout est très murmuré, prolongé, comme un souffle de vent. Je suis sûr que si les arbres pouvaient parler, cela ressemblerait un peu à ça….du moins, j'espère.

Peux-tu nous parler maintenant de ton travail sur le court métrage "La cartouche funèbre", ainsi que celui concernant le jeu vidéo "Sarcia" ?
"La cartouche funèbre" est un court métrage d'une vingtaine de minutes dont le thème principal est le suicide d'un homme vu par la cartouche qu'il va utiliser. La relation entre l'image et le son est quelque chose qui me fascine. Le choix de la musique est capital pour faire ressortir telle ou telle émotion. J'ai essayé de retranscrire à travers quelques notes la souffrance de l'homme, le désespoir que l'on peut ressentir lorsque le suicide devient une délivrance. Donner fin à sa vie implique des choix, des conséquences et surtout un passé engendrant cet acte mortuaire. Je voulais ce morceau pesant, mélancolique, pour créer un malaise chez le spectateur. Pour le jeu vidéo "Sarcia", c'est une autre approche. On se doit de créer une ambiance allant avec l'interaction de l'univers. En plus de "Sarcia", j'ai également réalisé la bande son d'un jeu nommé "Osef". Le principe est le même, donner au joueur une ambiance agréable, adaptée aux graphismes. Ces deux jeux étant très onirique, j'en ai profité pour jouer énormément sur les sons. Créer et innover est quelque chose de réellement motivant, c'est le but même de ma vie.

Quels sont tes projets futurs ? Oraku sur scène, y as-tu déjà pensé ? Cela est-il envisageable ?
Oraku sur scène est plus qu'envisageable, cela se peaufine. Mais actuellement les morceaux sont bien trop lents pour une dimension scénique, je compte donc sortir le deuxième album avant de passer sur scène. Donc tout d'abord ce deuxième album qui sera beaucoup plus mélodieux, avec le rajout de bases rythmiques et d'instruments traditionnels. De plus, un chant féminin sera cette fois-ci au premier plan. Je souhaiterais me rapprocher de formations comme My Dying Bride, Dark Sanctuary, Artesia, Jack or Jive,… Avec un duo voix homme/femme qui pourrait donner quelque chose de réellement intéressant. Ensuite seulement je pourrai penser à la scène. Mais je ne veux pas me contenter d'un banal concert, je voudrais entourer la musique de parties visuelles, comme un petit théâtre. J'ai déjà beaucoup d'idées, comme une projection de tableaux, d'art sombre mais également un jeu sur la scène elle-même. Nous verrons bien, j'espère que tous ces projets se concrétiseront.

Les Sentinelles te remercient pour ta disponibilité et t'invitent à laisser une ultime et poétique note à cette interview…
Oubliez un peu ce monde qui vous entoure, et regardez le véritable. Derrière ces murs de béton, derrière cette société. Je voudrais juste remercier les Sentinelles pour leur soutien depuis le début, et à tous les gens qui prennent le temps d'écouter ma musique. Continuez à rêver, ce n'est pas encore payant.


                                 Gasp (octobre 2007)