Interview Orakle (année 2008)


Majestueux, profond, tout simplement beau et surtout déployant une partition à vous faire frissonner d'un bout à l'autre d'une écoute transcendée, " Tourments & Perdition " est un chef-d'oeuvre ! Non, je n'exagère pas, et vous invite même à vérifier sans attendre, à vous plonger âme liée dans un opus d'envergure, une réalisation à ne manquer sous aucun prétexte et dont a bien voulu nous parler, à travers des propos passionnants, Clevdh (drums & percussions); bonne lecture...

 

Votre premier album, “ Uni aux Cimes ”, s’achevait par un morceau intitulé « Oui » ; qu’est devenu l’écho de cette affirmation sur les terres assombries de “ Tourments & Perdition” ?
Eh bien, quelques années sont passées et de là le choix d’une perspective différente, non pas que nous renions la philosophie affirmatrice et volontaire « d’Uni aux cimes » bien au contraire, mais nous avons juste changé notre point d’observation. « Uni aux cimes » ne niait pas la dureté de l’existence, ni l’ensemble des contradictions dont est constituée la vie, mais celles-ci étaient assumées et dépassées par un appel à la puissance et à la maîtrise ; dans « Tourments et perdition » le constat demeure presque le même sauf qu’ici la nature contradictoire et tragique de l’existence dépasse nos forces et notre volonté, les contradictions ne sont plus assumées et provoquent au contraire incompréhension, résistance et rébellion. La chair est à vif et ne cicatrise pas…Comme tu l’as signalé, « Uni aux cimes » se clôturait par le morceau « oui », qui traduisait l’état d’esprit général contenu sur l’album. Dans la veine de ce que Nietzsche développe dans son œuvre à travers le « oui à la vie », « l’Amor fati » (aime ton destin) ou encore « l’innocence du devenir », il s’agissait pour nous d’établir un rapport de confiance entre l’individu son existence et la vie. Or, c’est précisément cette confiance, ce contrat virtuel entre le Moi et l’existence qui se brise dans « Tourments et perdition ».

Des sommets au creux de ce vallon qui commence par les mots suivants : “  La vie s’effondre – dénuée de tout ”, quelles ont été les épreuves qui ont contré l’envergure ascendante qui rayonnait trois ans plus tôt ?
D’une manière assez paradoxale, il me semble que la philosophie ascendante développée dans « Uni aux cimes » résultait d’une période de mon existence plus tourmentée et douloureuse que celle qui a vu naître « Tourments et perditions ». En fait, les hauteurs « d’Uni aux cimes » répondaient à un besoin physiologique bien précis. Il s’agissait à cette époque d’apaiser de vives souffrances et de guérir un corps. En effet, il est difficile d’analyser la douleur au moment même où elle travaille le plus en toi, car dans ces instants qui se prolongent ce à quoi tu aspires c’est à un remède qui dans l’urgence puisse te permettre de calmer ces luttes dont le corps et l’esprit sont victimes. En ce sens, la philosophie affirmatrice et volontaire « d’Uni aux cimes » fut une contrepartie salvatrice des difficultés éprouvées à l’époque, démontrant par la même que l’expression d’une pensée traduit bien plus souvent ce qui nous manque que ce que nous sommes, c’est-à-dire une aspiration plus qu’un état…Ainsi ce n’est qu’une fois l’urgence passée, dans ces périodes plus calmes où la survie n’est plus l’unique préoccupation, que le recul et la distance nous permettent de nous pencher et d’analyser les épreuves endurées, avec un peu plus d’objectivité. C’est dans ce contexte que je situerais plus l’écriture de « Tourments et perdition », affirmant même que ce ne sont pas les épreuves mais plutôt leur accalmie qui nous a justement permis de scruter ce que nous venions de vivre, à travers un regard avisé et lucide que nous n’aurions certainement pas pu avoir au cœur même des événements.

Tourments & Perdition”, dans sa trame sombre, possède néanmoins ce qu’il faut de colère et de révolte pour permettre à l’aigle de regagner les plus hauts sommets…
Effectivement, ceci dit il faut bien garder à l’esprit que la puissance présente dans « Tourments et perdition » est issue de la colère, de la révolte et de la rébellion, c’est-à-dire que nous avons affaire à une puissance réactive, qui selon moi ne permet à « l’aigle de regagner les plus hauts sommets ». En fait, l’aigle, symbole utilisé dans un texte de l’album précédent, est l’animal le plus fier (voir Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche) dont la puissance naît de l’action et non de la réaction. Or, ici dans « Tourments et perdition » c’est d’un refus que naît principalement la puissance et non d’une pleine acceptation de l’existence telle qu’elle est. La réactivité exclut ici toute forme de fierté et d’autonomie quant à la puissance qui l’anime, mais se caractérise plutôt par l’excès d’un trop plein de négativité qui selon moi s’apparente plus à la lourdeur de ce qui fait trembler le sol, qu’à la légèreté nous permettant de danser sur les cimes des plus hauts sommets.

L’Imminence du Terrible” touche une lucidité écorchée vive… Que peuvent les “vaines étincelles” que nous sommes si ce n’est utiliser le mieux possible notre éphémère lumière ?
« Utiliser le mieux possible notre éphémère lumière » comme tu le dis c’est un objectif face auquel on ne peut qu’acquiescer certes. Ceci dit cela peut signifier beaucoup de choses bien diverses. Selon moi, par exemple ceci s’apparente plus à tenter de limiter la souffrance quotidienne qui constitue le fait même d’exister et d’être en vie. Vivre par définition c’est déjà faire violence à la matière, c’est-à-dire qu’on ne peut exister et être au monde qu’en accaparant de la matière qui, parce que nous l’occupons ne peut se répartir ailleurs. En somme, on est parce que l’Autre n’est pas, ou ce que l’Autre n’est pas est parce qu’il ne l’est justement pas. Bref, l’existence s’apparente à une perpétuelle souffrance parce qu’elle ne peut persister qu’au détriment d’autre chose ; c’est la fameuse « lutte pour la vie » que la société se doit justement d’atténuer et de rendre moins brutale et cruelle !

Ainsi l’objectif sur cette toile de fond de lutte et d’effort consiste à trouver son plaisir dans l’atténuation même de tout ce qui nous pousse à souffrir. Car ne pas souffrir constitue déjà en soi un plaisir, qui nous permet justement de jouir en toute conscience de la « pure identité de notre existence ». Mais pour en revenir au texte de « L’imminence du terrible », je pense que c’est précisément le constat du caractère éphémère et vain de l’existence qui pose problème. En fait cette prise de conscience ne débouche pas sur l’action (comment utiliser au mieux ce peu de temps qui nous est imparti) mais sur l’effroi et la paralysie qui le suit. De fait si tout passe et que rien ne reste, à quoi bon agir, mais surtout comment profiter de l’instant présent dans toute sa densité si l’image de la mort et de la finitude demeurent sans cesse présentes. « L’imminence du terrible » doit en quelque sorte se comprendre comme un anti « carpe diem » car ici la mort, l’altérité et la fragilité de l’existence ne sont les motifs d’aucun désir, mais constituent au contraire ces freins qui inhibent la vie et sa volonté d’expansion; comme le dit Spinoza : « Un homme libre ne pense à aucune chose moins qu’à la mort, et sa sagesse est une méditation non de la mort mais de la vie ». Tout le tragique de ce qui définit ce texte, consiste donc à comprendre que l’existence repose sur une contradiction majeure, qui nous oblige à nous débattre entre une sensibilité vitale nous poussant sans cesse à nous attacher à ce qui nous entoure et la finitude constitutive de tout ce qui existe, donc susceptible de nous toucher affectivement.

Regarder en face ce que l’on a au fond de soi, quitte à se faire très mal, cela semble être un point important pour Orakle…
En fait, il s’agit pour nous de ne pas se voiler la face…Le regard que nous portons sur ce qui nous environne et sur notre statut ontologique doit avant toute chose satisfaire notre désir de connaissance ; or même s’il est vrai que connaître et comprendre ce qui nous entoure est en soi une satisfaction car provoquant une augmentation de notre puissance d’agir caractéristique de la joie, il n’en demeure pas moins que ce processus ne peut être effectif sans la probité et l’honnêteté intellectuelle qui l’accompagne. De fait notre regard sur l’existence, pour pouvoir atteindre son but se doit de ne pas évincer la face tragique du monde. Il n’y a donc pas dans notre démarche de volonté d’embellir ou de noircir l’existence, mais seulement le désir de mettre au jour les contradictions ou les tensions qui constituent son essence, ce qui selon moi correspond justement à ce que l’on peut définir comme « vision tragique du monde ».

Qu’en est-il de “Vengeance esthétique” ? Est-ce la revanche de l’Art contre la vie ? Une manière de combattre où l’arme devient le style et la puissance mise en œuvre à travers le rendu émotionnel ?
Le concept de « Vengeance esthétique » regroupe plusieurs idées… « La revanche de l’art contre la vie » n’est pas exactement ce qui se décline ici, bien qu’au final il me semble possible de comprendre ce texte aussi à travers ce point de vue. En fait, tout part d’une sensation mainte fois éprouvée et sur laquelle je me suis mis à réfléchir de part les effets qu’elle provoquait sur mon comportement et sur la vision que je me faisais de celui-ci. Cette sensation pourrait se définir selon moi comme un sentiment « d’injustice » libérateur ; je m’explique, comprenons bien ici qu’il n’est pas question de relation entre individus, mais bien d’une réflexion sur le Moi et l’existence. La relation qui est en jeu ici est précisément celle qui lie contractuellement le Moi et la Vie. Je pars en fait de ce constat que tout vivant quel qu’il soit, ne doit sa survie qu’à la connaissance progressive de son environnement, celui-ci construit la plupart du temps sur l’apprentissage du mécanisme de la causalité qui lui permet justement d’intégrer des schémas de relations de « cause à effet », censés être des repères fixes et valides permettant à la vie de se construire. Ainsi, il y a dans le fait même de vivre cette nécessité de relier les événements entre eux, c’est-à-dire que le vivant ne peut persister dans l’existence qu’à cette seule condition, qui parfois au mépris même de toute exigence de probité, pousse l’individu pressé par l’urgence de la survie à relier entre eux des faits qui ne devraient pas l’être.

Tout le problème posé ici, consiste donc à comprendre qu’en tant que vivant nous sommes obligés pour notre « bien être » physique et psychique de stabiliser notre environnement, et qu’au sein de ce qui nous permet d’y arriver la frontière entre connaissance et superstition est bien plus fine que ce que l’on pourrait croire. La superstition reposant selon moi sur ce même mécanisme de causalité, la raison en moins. Ceci dit, l’objectif pour le vivant et en particulier pour les êtres psychiques que nous sommes est le même que celui que nous recherchons à travers la connaissance, c’est-à-dire réussir à prévoir ce qui va arriver et adapter notre attitude de vie en fonction de ces prévisions, afin de mieux vivre. « Faire telle chose afin d’aboutir à telle autre chose », voilà la même logique à l’origine de la superstition et de la connaissance.
Or sans vouloir remettre totalement en cause les fondements même de la connaissance, il n’est pas inintéressant de comprendre qu’une probité intellectuelle rigoureuse, qui seule peut garantir la validité d’une connaissance claire et distincte, sert plus la mort que la vie. En effet, tout le paradoxe existentiel consiste à comprendre que si la vie cherche dans la connaissance ce qui lui permet de persister et de mieux vivre dans son environnement, l’urgence vitale elle, oblige l’individu à choisir et simplifier la complexité du monde, ne lui permettant pas de remplir les réelles conditions d’accès à une véritable connaissance. Il en résulte alors que nous ne pouvons pas évoluer au sein du monde sans un rapport quelque peu superstitieux nous liant contractuellement à la vie. Ce contrat aussi inconscient soit-il, est précisément ce qui relie chacun d’entre nous avec sa propre existence ou du moins ce qu’il ressent et perçoit de sa propre existence ; cela demeure un rapport très personnel…

Ainsi, pour en revenir au texte à proprement parler, la « Vengeance esthétique » envers la vie constitue précisément une rupture de ce contrat, lorsque l’individu s’aperçoit qu’il a construit son équilibre sur la base d’un contrat que la Vie ne remplit pas en retour, donc sur de pures superstitions auxquelles il a longtemps cru et qui « d’un coup d’un seul » s’effondrent. C’est ici que naît alors le sentiment d’injustice (« la vie nous trompe ») dans ce contrat virtuel que notre psychisme a passé avec la vie, et c’est de là également que point la vengeance et la libération qui l’accompagne. En effet, l’une des idées de ce texte est de réfléchir sur la puissance qui émane du ressentiment, de la réaction et de la révolte. Si la vengeance libère et rend puissante dans ces conditions, c’est précisément parce qu’elle fait tomber, dans sa révolte contre la vie et l’existence, toute idée de contrat. Le contrat inconscient et virtuel que l’individu nourrissait au travers de nombreuses superstitions aliénantes, perd alors toute crédibilité et donne à l’homme toute cette liberté d’affronter la Vie, sans mensonge et sans crainte. De fait, c’est dans sa rébellion contre l’existence même et dans son « non à la vie » que naît la puissance ici, la vengeance s’exprimant précisément dans le fait temporaire d’évoluer au sein du monde dopé par l’apport d’une puissance négative et libéré de tout contrat.

En ce qui concerne l’aspect esthétique de la vengeance dans ce cas précis, cela provient principalement de la césure qui s’installe dans ces conditions entre l’homme et la Vie. Car loin d’être dans une situation d’harmonie et de sérénité (qui elle aussi par ailleurs possède sa teneur esthétique), l’homme, petit être face au poids de l’existence, est une image qui m’a toujours parlé d’un point de vue esthétique, que cela soit en littérature, cinéma, musique ou peinture. Le fait est que les nombreuses fois où la sensation de « Vengeance envers la vie » a raisonné en moi, une imagerie esthétique est venue s’associer dans mon esprit, au tragique de la situation. La peinture romantique de l’homme sombre au milieu d’une nature tourmentée, hostile et tempétueuse, est assez caractéristique de ce qui s’associe à moi d’un point de vue esthétique lorsque j’éprouve cette fameuse sensation.
Enfin, je voudrais pour finir préciser une dernière chose. Il s’agit de comprendre que la « Vengeance esthétique » aussi puissante soit-elle ne peut en aucun cas constituer le leitmotiv d’une existence ou du moins je ne le souhaite pas ; car comme je l’ai expliqué, l’essence même du vivant pour sa persistance, est dans la recherche de ce qui stabilise son environnement que cela soit d’une manière rationnelle ou d’une manière totalement superstitieuse, ce qui veut dire que « la Vengeance esthétique » ne peut s’entendre que par phases et non comme fond constitutif de l’existence. C’est la vie elle-même qui l’exige : « curieux manège que celui de l’Etre qui persiste par ce qui le brise ». Si ce sentiment existe en moi et qu’il revient dans ma vie de manière récurrente, il n’en demeure pas moins que la puissance réactive qu’il engendre, est trop destructrice pour pouvoir égaler celle de l’action véritable, celle du « oui à la vie ».

Comment mettez-vous en place l’architecture complexe de vos compositions ? Quel agencement reflète la construction d’un tel flamboiement d’émotions ?
Nous n’avons pas de plan précis quant à la mise en place de nos compositions. En fait depuis toujours la réflexion à ce sujet se veut relativement collective. Disons que nous aimons encore une fois prendre notre temps. En effet, la lenteur fait partie de notre manière de composer, et ceci je pense correspond aussi bien à nos personnalités, qu’à la vision que nous nous faisons de la création. Après tout rien ne presse et nous ne faisons pas de la musique pour répondre à des closes contractuelles et commerciales, comme le dit Nietzsche « les grandes idées ont le temps et ne se hâtent pas avec la modernité ». Ainsi, je pense qu’à travers cette manière de voir la création, nous nous donnons les moyens de prendre du recul sur ce qui est en gestation, ce qui nous permet peut-être de ne pas faire sur un coup de tête des choix que nous pourrions regretter quelques mois plus tard. C’est l’essence même de notre démarche, ceci dit comme je te l’ai dit ce n’est pas réfléchi et émane avant tout des goûts qui guident les individus que nous sommes.

Comment s’est construit le théâtre tragique d’Orakle ? Les thèmes qui vous sont chers hantaient-ils déjà vos textes à vos débuts ?
En fait, je ne sais pas s’il est possible de définir Orakle par rapport à des thèmes spécifiques que nous aborderions d’une manière récurrente. Je pense par contre que notre manière d’aborder ces différents sujets est assez caractéristique du groupe et ceci depuis une bonne dizaine d’années. Le fait est que nous ne nous sommes jamais interdits quoi que ce soit, mais que les sensations, les expériences et les interrogations de chacun d’entre nous constituent ces éléments qui guident nos réflexions en matière d’écriture. Ceci dit, il est vrai que certains thèmes nous hantent peut-être un peu plus que d’autres, par exemple l’inquiétude développée dans « L’imminence du terrible » au sein de ce dernier album, me faisait déjà beaucoup réfléchir, il y a une dizaine d’années. Tu peux d’ailleurs trouver dans notre premier mini-cd « Neath the rapture streams », un morceau acoustique qui s’intitule « L’aube du défunt », dont les quelques lignes du texte ne sont pas si éloignées de l’aspiration qui m’a poussé à écrire « L’imminence ».

De quelle façon appréhendez-vous la scène ? Quand on écoute vos albums, on imagine la même force d’âme, une énergie identique restituée live, d’où le groupe sort peut-être parfois épuisé…
A propos de la scène, il n’y a selon moi qu’une chose qui importe vraiment, c’est l’approche du « dionysiaque ». Viser un dépassement de la volonté individuelle de chacun, que ses contours s’estompent et qu’elle ne fasse au final plus qu’un avec le tout. Que l’événement et l’instant qui s’y développe nous fasse oublier notre individualité, afin de ne plus être musicien, mais de devenir la musique elle-même. Voilà ce qui constitue l’aboutissement de ce que l’on recherche à travers l’expérience de la scène, et que l’on ne retrouve finalement qu’en de rares occasions. C’est d’ailleurs cette rareté qui donne à cet état tant de charme et d’intensité, car le « dionysiaque » jamais ne se décide, mais s’impose dans l’instant telle la nécessité. On le subit et on en souffre, tout en se délectant de ne plus être volonté contre l’instant, mais volonté transcendée instantanée. Je pense qu’au final, cette quête relève avant toute chose d’une expérience intérieure et intime, vis à vis de laquelle une communication objective est très difficile à transmettre. En effet, le concert vécu et ressenti dans l’instant de l’exécution comme lutte et combat contre ton instrument, voire contre la musique elle-même, apparaît souvent d’une bien meilleure qualité lorsqu’un œil objectif qui n’est plus dans l’instant vécu, ni dans la subjectivité qui l’accompagne, analyse les images du concert filmé. Ce qui m’importe donc, c’est le souvenir de l’instant vécu ou « l’œuvre instantanée » comme le dit si bien Jankélévitch, et non l’analyse objective et froide de ce qu’a été « réellement » le concert. Ainsi, l’ivresse dionysiaque que nous recherchons sur scène nous pousse effectivement à l’épuisement, bien que lorsque nous avons la chance d’atteindre cet état de transe c’est, comme le résume si bien cette phrase d’Alain, « la générosité qui plaît, jusqu’à faire mépriser les coups, la douleur et la fatigue ».

On apprend sur votre site que pour cet album, des écrivains tels que Nietzsche ou Antonin Artaud vous ont entre autres inspirés, est-ce qu’on peut en savoir plus sur ces références littéraires ?
En ce qui concerne Nietzsche c’est pour ma part une influence indéniable, bien qu’il me semble qu’au sein de « Tourments et Perdition », son impact ait été moins décisif que sur « Uni aux cimes ». Le fait est, qu’à l’époque de l’écriture des textes de ce précédent album, je rédigeais simultanément un mémoire universitaire sur Nietzsche, ce qui nous a sans doute influencés même inconsciemment moi et Achernar dans la direction thématique de l’album. Là où je pense que l’impact nietzschéen est moins présent sur « Tourments et Perdition », c’est que les thèmes abordés ou du moins le parti pris à propos de ces thèmes, me semblent presque à l’opposé de ce que propose et défend la philosophie nietzschéenne. « Tourments et Perdition » est peut-être trop pessimiste pour être nietzschéen ; le « oui à la vie » a laissé place au « non ! » : « la vie nous trompe vous dis-je », « le véritable tourment demeure l’existence »… En ce sens je pense qu’un auteur comme Schopenhauer que j’ai beaucoup lu ces derniers temps, m’a sans doute plus influencé dans les textes que j’ai écrits pour « Tourments et Perdition ». Ensuite, à propos d’Antonin Artaud cette influence concerne plus précisément les textes écrits par Achernar sur ce dernier album, je ne suis donc pas très bien placé pour en parler avec précision, même si je pense que son apport est à rapprocher de ce que « Tourments et perdition » développe à propos de l’absurde et de l’impossibilité d’exprimer ce chaos intérieur présent en chacun de nous.

Je crois que le chemin n’a pas été simple pour trouver un nouveau label, comment a eu lieu votre rencontre avec Holy Records ?
En fait, ceci s’est fait assez naturellement…A l’époque de la sortie d’ « Uni aux cimes », nous avions déjà de petits contacts avec Holy records, qui nous permettaient de comprendre que le label n’était pas indifférent à la musique d’Orakle. De notre côté, nous avions beaucoup d’estime pour le travail du label et son image au sein du métal. Nous avons donc approfondi nos relations, en leur envoyant une démo contenant quelques titres de « Tourments et Perdition », qui leur laissa entrevoir notre évolution et la direction de ce sur quoi nous étions en train de travailler. Le résultat a semble-t-il rempli leur attente et notre démarche dans son intégralité fut bien comprise par le label, ce qui nous a permis de signer avec Holy pour deux albums, peu de temps après.

Quels sont vos projets pour les mois à venir ? Des rendez-vous avec la scène sont-ils annoncés ?
La priorité des priorités pour les mois à venir est effectivement la scène. Les dates ne sont pas toujours évidentes à trouver, ceci dit notre prochain concert aura lieu le 13 décembre à Limoges avec Entombed et Arkhon Infaustus. Pour le reste, nous sommes actuellement en train de travailler un morceau d’Arcturus, qui figurera sur un album hommage au groupe dont la sortie est prévue courant 2009 sur un label russe.

Les Sentinelles vous remercient pour cette interview, et tout en vous souhaitant une excellente continuation, vous invitent à y déposer le mot de la fin…
Merci pour cette belle et longue entrevue que je conclurais par le titre du livre que je lis actuellement : « N’oublie pas de vivre ».

 

                                          Gasp (année 2008)