Interview New Pretoria (année 2008)

Loin de la fameuse et fumeuse culture d'état frappée du logo "exception culturelle française", l'Hexagone fourmille de formations remarquables parmi lesquelles certaines n'hésitent pas, ô sacrilège, à puiser l'inspiration chez le grand Satan américain et au passage lui donner une sacré leçon de rock'n'folk, ainsi en est il de New Pretoria. "The Backyard's Legacy" est une oeuvre profonde et brillante, sincère et bouleversante, une vision de l'Amérique que l'on aime, un tel opus exigeait une rencontre avec son chanteur, Stéphan Lipiansky…

Pour commencer, pouvez-vous nous présenter les membres du groupe ainsi que leur parcours musical jusqu'à New Pretoria ?
Avec grand plaisir. Nous sommes trois à faire partie de la formation originale de New Pretoria. Pour ma part, c'est mon premier groupe, donc pas grand-chose à dire. Mais Antoine Huon (Batterie) et William Rigout (basse) jouaient auparavant dans un groupe appelé Ummagumma qui versait dans les reprises de Pink Floyd. On y retrouvait également Jean-Baptiste Fleury qui est aujourd'hui notre guitariste. Entre-temps il a aussi joué dans Outersnt, ancien groupe de Jonathan Morali (Syd Matters). Depuis un an environ, Jeremie Simantob (claviers) joue avec nous sur scène.

Qu'est-ce qui a présidé à la naissance de New Pretoria, qu'est-ce qui a motivé sa création ?
A la base, je faisais des chansons tout seul dans ma chambre ou aidé par Jonathan Morali. J'ai fini par accoucher de quelques titres un peu aboutis que j'ai fait écouter à quelques membres de mon entourage. Ce qui est amusant c'est que la vraie personne à l'origine de la création du groupe, Laurent David, notre ancien guitariste, ne joue plus avec nous aujourd'hui. C'est vraiment lui qui m'a motivé à l'époque (début 2003) pour monter un groupe. Auparavant, je n'aurais jamais pensé faire de la scène. Ensuite on a pioché autour de nous le reste des musiciens. La première mouture du groupe c'était Laurent, Jonathan, Antoine, William et moi. Je crois qu'à la base on avait très peu d'ambition mais au bout de quelques répétitions, on était déjà sur scène.

Afin d'être complet sur la présentation, pourquoi ce nom de "New Pretoria" ?
Le choix du nom du groupe n'était pas très conscient. A posteriori, je trouve que c'est un nom qui correspond bien à notre musique. Ca pourrait être une ville des Etats-Unis qui n'existe pas vraiment, une sorte de fantasme dans lequel on peut personnaliser toutes nos visions. Une sorte d'Amérique idéalisée, vue de ce côté-là de l'Atlantique.

Il semble, du moins à travers la musique, que les Etats-Unis d'Amérique exercent une certaine fascination ou tout au moins une forte attraction sur vous ?
Oui. C'est indéniable. Mais c'est une vision un peu faussée. La culture américaine en général exerce une vraie influence sur nous. Dans le groupe, nous sommes tous très friands de cinéma américain, de musique aussi bien sûr. Pour ma part, j'ai une vraie fascination pour quelques écrivains américains : Jim Harrisson, Faulkner, Kerouac… C'est cette Amérique qui nous influence plus que la réalité américaine qu'on ne connaît que peu.

"The Backyard's Legacy" est précieux tant il permet l'évasion, c'est un voyage à travers de vastes horizons, pensez-vous qu'aujourd'hui l'on puisse encore s'évader ailleurs que dans nos rêves ou à travers la musique ?
J'ai du mal à répondre à cette question parce que ma vie est très peuplée de musique et donc je suis rarement dans un contexte d'évasion qui ne soit pas associé à de la musique. Après, je pense que beaucoup de gens s'évadent véritablement à travers le mouvement, les voyages, les drogues, la méditation, la prière… Personnellement, je ne suis attiré par aucune de ces choses ! Mais je trouve que la vie nous réserve des micro-moments d'évasion très appréciables, des petits espaces de poésie anodins qui ont pour moi beaucoup de valeur.

A part les Etats-Unis, qu'est-ce qui peut avoir, dans quelque domaine que ce soit (musique, littérature, histoire...) une influence sur votre art ?
En tout premier lieu, un nombre incalculable de musiques écoutées depuis l'enfance et qui ont indéniablement une influence sur chacun d'entre nous. Pour ma part, ça va des groupes anglais que j'écoutais étant ado (Blur, Pulp, The Smiths, The Auteurs…) aux songwriters américains que j'apprécie aujourd'hui (Townes Van Zandt, Howe Gelb…).
Même si nous ne cherchons pas consciemment à reproduire telle ou telle influence musicale, il est pratiquement impossible d'avoir une approche vierge de la musique. Au niveau littéraire, c'est surtout la littérature américaine qui m'influence même si je ne lis pas que ça. Les thématiques abordées par les auteurs européens m'intéressent moins ou tout au moins me touchent moins. A part peut-être "L'éducation sentimentale" de Flaubert qui est pour moi un ouvrage important et a pas mal influencé ma vision d'un certain romantisme que j'essaye d'introduire dans nos chansons.
Après, à côté de la musique je verse pas mal dans l'économie qui est mon gagne-pain. Peut-être quelques grands penseurs économiques ont eu une influence involontaire sur moi. Les économistes avaient une vision de l'homme. Ainsi d'après Keynes, un grand théoricien anglais, les individus sont caractérisés par des comportements très conformistes, qu'il qualifie de moutonniers. Il avait un réel mépris pour ce type de suiveurs. C'est une vision que je partage et qui peut s'appliquer tout à fait à la musique. Je pense que nous avons vraiment le désir de ne pas nous conformer à une tendance, de ne pas céder aux sirènes de la mode quand il s'agit de création musicale.

Si en quelques lignes (ou même davantage si cela est votre souhait !) vous deviez nous dire ce que renferme "The Backyard's Legacy", cela donnerait quoi ?
C'est très dur comme exercice de parler de sa propre musique. Mais un jour je m'étais dit que cet album pourrait être le résultat qu'on obtiendrait si Pink Floyd s'était formé en Arizona au début des années 1980. Ca pourra sembler saugrenu à quelques-uns en écoutant le disque mais c'est vraiment mon sentiment, toute proportion gardée bien sûr.

Sincérité et émotions sont à mon sens essentielles en musique, "The Backyard's Legacy" n'en est pas dépourvues, loin s'en faut, les mélodies se chargent de brillante manière de nous les transmettre, comment se passe le processus de création au sein de New Pretoria ?
Le plus souvent, j'apporte une chanson déjà constituée, que je suis capable de jouer à la guitare acoustique et de chanter. Et puis les autres musiciens se greffent dessus, apportent des idées rythmiques et mélodiques, parfois d'autres parties, et au final ça ressemble assez peu à mon idée initiale du morceau. Il y a de rares exceptions. Une ou deux chansons de l'album ressemblent vraiment aux maquettes que j'avais pu faire à la maison. Il y a aussi un morceau, All In, qui a été complètement créé en répétition, sur la base d'improvisations, de bouts d'idées que plusieurs d'entre nous avaient. Dans l'ensemble, les morceaux passent par de nombreuses versions intermédiaires avant de revêtir leur forme finale.

L'image qui orne la jaquette est superbe, pouvez-vous nous en parler et nous dire quelques mots sur son auteur ?
Quand il s'est agi pour nous de faire une pochette, on a voulu partir, comme pour notre premier Ep, d'une photo qu'on appréciait. Celle-ci a été prise par la mère de William, notre bassiste, quelque part dans le Sud-Ouest de la France. On aimait bien cette vision d'une arrière-cour un peu sauvage, laissée à l'abandon. Ensuite on a filé la photo à David Le Gouguec, un graphiste très talentueux que j'avais rencontré peu avant et qui avait déjà bossé avec moi pour le logo de notre boîte de production, French Toast. C'est David qui a donné à l'image ce côté un peu passé, un peu menaçant. C'est lui aussi qui a trouvé le titrage, qui s'intègre bien à l'ensemble. On a retravaillé avec lui sur plusieurs visuels, et son travail est toujours de qualité. Ca fait plaisir de rencontrer quelqu'un qui aime son métier, qui le fait bien, qui est inventif et suffisamment intelligent pour comprendre vers quelle direction aller.

Comment et où vous situez-vous dans la scène française ? Y a-t-il des groupes desquels vous vous sentez proche ? Sinon plus généralement quand vous n'écoutez pas New Pretoria, vous écoutez qui ?
Il y a des groupes de la scène française dont nous sommes proches, parce que nous les connaissons, fréquentons, et qu'on peut avoir une vision de la musique compatible. Je pense aux groupes de notre collectif, French Toast, ou à Syd Matters, au départ parce que Jonathan est un très bon ami à nous mais aussi parce que c'est un excellent groupe, mais il y en a d'autres. Après, je pense que c'est plus dur d'affirmer être proche musicalement de telle ou telle formation. On nous a parfois rapproché de Herman Dune (pour le côté folk), ou de Jack the Ripper (que je connais très peu).
Moi quand je n'écoute pas New Pretoria, je peux écouter des choses très diverses. Récemment je me suis pris d'une grande passion pour Florent Marchet. J'écoute aussi beaucoup le dernier album de Syd matters.

A quoi doit-on s'attendre de votre part dans le futur ? Des concerts sont ils prévus ? Explorez-vous déjà des pistes pour un prochain album ?
On a pas mal joué sur Paris en 2007. On envisageait peut-être une tournée mais ça risque d'être difficile à organiser. Du coup, au niveau concerts, 2008 reste incertain. Par contre, on planche sur de nouveaux morceaux. On commence à faire des maquettes et on verra où ça va nous mener. Nous n'avons aucun impératif précis, donc on travaille dans la sérénité, à notre rythme. Par contre, un des objectifs affichés pour 2008 serait de pouvoir sortir notre album à l'étranger. Ca serait vraiment un bel achèvement pour notre travail.

Les Sentinelles vous remercient de leur avoir accordé cet entretien et vous laissent le soin d'y apporter, à votre choix, le mot de la fin ou tout autre commentaire susceptible de combler les vides éventuels de cette interview ? !
Je ne vais pas être très original, mais je me dois de faire un peu de militantisme. Je pense que la scène indépendante française a vraiment besoin d'un public pour exister et qu'il faut absolument que les amateurs de musique en France fassent l'effort d'être un peu curieux, d'aller écouter les artistes autoproduits sur Internet, de se déplacer dans les petites salles de concert, d'écouter les radios indés. Il y a un vrai vivier créatif qui ne demande qu'à avoir des moyens pour se développer et le principal moyen c'est l'intérêt du public.

 

                                  Brown Jenkin (février 2008)