Interview Neonrain (année 2008)

Si vous n'avez jusqu'à présent jamais eu l'occasion de croiser la route de Neonrain, il vous est formellement interdit de passer à côté du double album "We are Meat / The Vultures". Projet industriel initié par Serge Usson, connu également à travers les belles compositions de Storm Of Capricorn et responsable avec Christophe Galès (Westwind) du label Steelwork Maschine, Neonrain propose avec cette œuvre en deux volets une plongée terrible et angoissante dans les rouages d'une société malade… Laissons maintenant Serge nous parler de ses travaux qui réclament toute votre attention…

Bonjour Serge ! Neonrain prend ses racines au début des années 90, peux-tu revenir brièvement sur les fondations de ton projet ?
Les débuts étaient très très anecdotiques. Je logeais à l'époque chez mon oncle qui fabrique lui-même ses synthés, dans la veine Moog, ARP, etc... Je passais donc mon temps à expérimenter sur ses machines. Cela m'a permis à la fin des années 90 de sortir une K7 de tous les enregistrements que j'avais fait à l'époque. Mais c'était très confidentiel, et finalement beaucoup plus pour mes amis proches que pour un public potentiel, j'ai dû l'envoyer à 2 fanzines si mes souvenirs sont bons. Concrètement, j'ai vraiment commencé à me pencher sérieusement sur Neon Rain avec la démo "Aesthetic death design" que j'ai sortie deux ans après. Il y a quelques mois, j'avais envisagé de remettre gratuitement sur mon site ces deux démos, mais après réflexion (et une réécoute), j'ai préféré laisser tout ça derrière moi et me concentrer sur le présent.

Sous quels angles abordes-tu le thème du travail à travers ta musique ? Que cherches-tu à dénoncer ? Parlons du premier volet de ce double album : "We are Meat". Dans quelle mesure l'homme devient-il, entre les rouages de tes boucles industrielles, de la "viande" que l'on exploite, subissant une constante oppression ?
Le monde du travail est à mes yeux une réelle agression, c'est vraiment comme cela que je le ressens. Et donc, l'angle abordé est plutôt sombre et fataliste. L'industrialisation comme nous la connaissons aujourd'hui, montre chaque jour un peu plus ses limites et ses aberrations. Je n'avais donc plus aucun autre choix que d'aborder ce thème avec une bande son âpre, rugueuse et aussi violente.
Je ne cherche pas particulièrement à dénoncer quoi que ce soit, je fais plutôt une sorte de constat sur la négation des individualités pour la mise en oeuvre d'un projet social commun pour le profit d'un groupe restreint d'individus. On passe donc d'une absence d'individualisme pour un modèle commun, oserais-je dire communiste, pour au final revenir à un individualisme. Un gros paradoxe, absurde et aliénant où les perdants sont toujours les mêmes. La valeur travail et l'argent sont les principales figures de la France, pour parler de ce que je connais, le travail nous fait exister aux yeux de la société et pour pouvoir exister il faut de l'argent. Rien d'autre ne vaut la peine d'être considéré, et cette propagande nauséabonde gangrène toujours un peu plus le ciment de notre société. Et le plus navrant dans tout ça, c'est que les victimes sont consentantes, à la rigueur même, collaborationnistes de cet état de fait. Nous sommes de la viande, nous voulons de la viande, quitte à nous dévorer nous-mêmes pour y parvenir.

On peut évoquer aussi le concept du bien-naître. Dans leurs grands discours sur le volontarisme et l'idée du tout est possible, les partisans de ce système oublient que dans le modèle qu'ils vénèrent, on peut partir de rien pour arriver au sommet, je fais référence au concept du rêve américain qui séduit tellement les classes dirigeantes chez nous. Et pourtant dans ces classes dirigeantes combien sont issus de la plèbe ? Combien ont dû faire face aux difficultés matérielles quotidiennes dans leur vie pour arriver là où ils en sont ? Tous sont bien nés, là où il faut, avec ce qu'il faut, ils sont allés dans les bonnes écoles, ils ont fréquenté les bonnes personnes, dès leur naissance c'était quasiment écrit qu'ils arriveraient à émerger du troupeau. Et les autres alors ? L'ambition personnelle, la volonté c'est quand même plus simple de l'avoir quand on n'a pas à choisir tous les mois si on doit manger ou payer son loyer. Au départ les dés sont déjà pipés, ils le savent, et nous vendent quand même leur projet, et le peuple, celui qui devrait justement réagir à cette injustice, que fait-il ? Il acquiesce et se pose en fervent défenseur de ce modèle social qui l'exclu ou le rend esclave chaque jour qui passe.
Plutôt que d'être navré par ce fonctionnement, je devrais finalement saluer cet énorme tour de passe-passe, ce formidable tour d'hypnose générale car le plus drôle c'est quand on expose ce constat aux opprimés eux-mêmes, ils se portent garants de leurs élites, fustigeant alors l'immonde gauchiste pouilleux qui se dresse devant eux.
Voilà dans quelle mesure l'homme n'est que de la viande, voué à se consommer de moins en moins lentement et de plus en plus sûrement.

On peut lire au dos du livret : "From factories to butcheries" ; peux-tu nous en dire plus sur ces mots ?
Pour éviter de répéter ce que je disais juste avant, et faire court, j'explique ces mots par l'idée simple du "producteur au consommateur".

Sur la première partie de "We are Meat", un chant évoquant une prière nous recommande d'abandonner tout espoir : est-ce l'étape nécessaire si l'on veut malgré tout saisir plus tard un embryon d'espérance qui ne sera pas un leurre ?
Alors que le XXè siècle fut le siècle où l'on enterra les vieilles idées, cultures, et valeurs, au profit d'un seul et même modèle, le XXIè siècle sera celui du combat où se décidera la survie ou non de ce modèle. Je pense qu'on entre petit à petit dans une ère du survivalisme, qu'il soit social, culturel ou politique. La phrase exacte dit "Abandonne tout espoir toi qui travailles ici", pour avoir travaillé assez souvent en usine, je pense qu'il faille mettre de côté toute aspiration d'évolution, d'émancipation pour pouvoir produire, et cet état de fait est sciemment voulu, une masse qui n'aspire plus à rien est une masse docile et servile.

Le titre refermant le 1er CD est une claque harsch industrielle assez éprouvante, est-ce la transposition sonore d'un état d'aliénation et de dépossession extrêmes ?
Après le schéma que je viens de te dresser, tu en conviendras qu'il fallait absolument une issue coléreuse, et rageuse, voire pénible. Je pense que l'évolution positive du monde, si elle a lieu, se fera dans une lente et longue violence.
Pour l'anecdote, le titre "We are Meat" est inspiré d'un morceau du même nom du projet noise japonais Hanatarashi, il figure sur l'album "2" sorti en 1988. Je suis très fan de ce projet et quand j'ai eu l'idée de ce titre, je pense qu'il m'a été inconsciemment inspiré par le titre japonais. Ce projet étant très noise, il me fallait un morceau de cette trempe sur mon album, et j'ai pensé qu'une longue conclusion agressive serait, à ma façon, une bien belle façon de rendre hommage à ce projet que j'affectionne.

"We are Meat / The Vultures" a été composé entre 2003 et 2007 ; les étapes difficiles ont-elles été nombreuses dans l'élaboration de ce double album ?
Le plus à même de répondre à cette question serait Christophe qui s'occupe de Steelwork Maschine avec moi, je pense qu'il a dû un peu me détester quand régulièrement durant ces 4 ans je lui présentais une nouvelle version de l'album, revue de A à Z à chaque fois, repoussant ainsi à chaque fois la sortie. Le seul morceau qui a traversé toutes les versions de l'album (il y en a eu 7 en comptant la version finale) c'est le 5ème morceau du premier CD. C'était d'ailleurs la première fois que je travaillais autant ma musique, j'ai opté pour une méthode simple, si je n'arrivais pas à écouter régulièrement et avec plaisir le fruit de mon travail, je pouvais tout jeter et tout recommencer et c'est ce que j'ai fait. Le jeu a duré 4 ans, j'ai épargné à Christophe une année supplémentaire, quoi qu'il en soit, c'est la première fois que je suis aussi fier de ce que je sors, il y a bien sûr quelques éléments que j'aurais pu corriger, mais rien de dérangeant, d'ailleurs je l'écoute régulièrement avec plaisir, c'était donc payant de prendre mon temps. Quand je vois certaines sorties espacées d'à peine 6 mois, à moins d'être un génie de la composition et de la sculpture sonore, je vois mal comment on peut arriver à proposer à chaque fois quelque chose de qualité. Je préfère des artistes comme Janitor, ainsi que Knifeladder, ou Haus Arafna qui prennent leur temps, le temps de travailler leur son, ils ne sortent pas un nouvel album tous les 6 mois, et quel est le résultat ? Chaque album mérite d'être acheté, chaque album est digne d'intérêt, dingue non ?

A propos des étapes difficiles de cet album, il y a eu le départ de Julie qui m'avait accompagné sur "Dirtier than the Dirt", mais bon c'est la vie, et finalement je m'en sors pas plus mal de la façon dont je fonctionne actuellement. Et puis sinon, il y a eu le décès de Mathieu qui avait rejoint Neon Rain l'année dernière, au départ c'était uniquement pour les lives, et puis assez vite il est entré dans la phase de composition avec moi, il m'a d'ailleurs aidé à préparer et arranger certaines rythmiques sur l'album. Il fut renversé par une voiture quelques jours avant Noël l'année dernière, il avait 24 ans, et c'était vraiment un moment douloureux, j'ai passé quelques mois complètement démotivé.

"Not one inch" (sur "The vultures"), c'est un peu Covenant qui aurait troqué son look "dandy" contre une panoplie d'ouvrier environné de vapeurs acides et corrosives…
Covenant, je connais très peu et le peu que je connaisse ne m'emballe pas vraiment (peut-être à tort d'ailleurs), donc ce n'est vraiment pas voulu. En fait, j'écoute beaucoup de projets electro comme Robots in Disguise, Ladytron, Peaches, Client, We., Chicks on Speed, et puis bien sûr des choses plus grand public comme Depeche Mode, j'avais envie d'un titre un peu plus léger dans les sonorités, presque dansant, le genre de titre qu'on écoute le matin en se levant afin de passer une bonne journée (enfin, selon moi). Mais le côté acide réside dans les paroles qui évoquent la politique du Not One Inch propre à la Ligue de Défense Juive et à Z'ev Jabotinsky, fondateur du Betar, ainsi le morceau fonctionne en binôme avec "By the hands of..." qui évoque la résistance palestinienne.

De l'état de victime à celui de vautour et de prédateur, il semble que d'un côté comme de l'autre nos destinées se présentent toujours sous un ciel des plus sombres…
Prédateur, finalement pas si sûr, je vois plus l'humanité comme un charognard, d'où la référence aux vautours, même pas la noblesse du prédateur qui chasse, juste la bassesse du charognard qui pille les cadavres de leurs maigres restes. Et les maigres restes sont, à mes yeux, la paix et la culture, l'avenir donc, en quelque sorte. Il va nous falloir une bonne grosse dose de rédemption afin d'avancer de manière positive dans l'avenir, et comme j'ai du mal à percevoir une quelconque amélioration dans les fonctionnements de nos sociétés, j'ai de gros doutes quant à une issue positive.

Quelles étaient les pistes qui ont présidé à la construction des morceaux au départ ? Ton dark industriel gagne d'ailleurs plusieurs directions, surtout sur le second disque…
J'ai vraiment fonctionné au feeling, pour le premier CD c'était plus simple puisque c'est grosso modo un long morceau de 56 minutes, pour les 15 premières minutes, c'était principalement de l'impro, j'ai laissé tourner et j'ai fait un peu tout et n'importe quoi, ensuite en studio j'ai essayé de restructurer tout ça et de faire évoluer la pièce musicale. En cela, le live effectué à Brest en avril 2007 m'a considérablement aidé, j'ai d'ailleurs retravaillé certaines pistes avec ce que j'avais fait sur scène ce jour-là.
Pour le second disque, je n'avais qu'une seule idée en tête, il me fallait un début et une fin, le premier morceau devait à l'origine figurer sur le premier disque, mais j'avais du mal à le placer dans ce que j'avais déjà composé. J'ai donc repris, de façon un peu différente le thème du morceau Not One Inch, afin de rendre l'ensemble un peu plus cohérent. Concernant le morceau final, je voulais une fin à la Ennio Morricone, quelque chose de mélancolique, une mélodie facilement identifiable mais avec une texture industrielle. Je me suis inspiré d'un thème de Christopher Young sur la BO de Hellraiser. J'ai détourné tout ça, en y ajoutant ma touche personnelle, notamment une ligne de basse quelque peu dissonante.

Es-tu d'accord si je te dis que ton dyptique est hanté par des influences allant de Brighter Death Now à Der Blutharsch ("By the hands of" et "We are the Words" pour ce dernier) ?
Pour commencer je vais te dire merci, car il y a vraiment pire comme comparaison. Concernant Brighter Death Now, c'est un projet que j'aime bien, mais je ne suis pas fan de tous les albums (principalement les plus récents qui me laissent un peu sur ma faim), par contre je suis franchement fan de Der Blutharsch, bien que j'ai du mal à ressentir un lien entre leur musique et la mienne. J'ai vraiment aimé les débuts du groupe d'Albin Julius, et contre toute attente je suis vraiment enthousiaste sur sa nouvelle orientation, l'album "The Philosopher's Stone" fait partie de mes achats récents que j'écoute très régulièrement, Albin Julius survole véritablement toute la scène martiale, j'ai d'ailleurs du mal à trouver un projet actuel lui arrivant à la cheville. Et bien qu'on puisse lui reprocher quelques lacunes de production sur ses albums, en terme de composition, je suis vraiment conquis. Il a vraiment su se débarrasser des clichés du genre, tout en développant un style qui lui est propre, et chose rare dans ce milieu dès lors qu'on joue un morceau de Der Blutharsch, on identifie tout de suite le projet.

Quelle est l'actualité de Storm Of Capricorn, ton autre projet ? Une parution sous cette bannière est-elle prévue pour 2008 ?
Ta question tombe vraiment au bon moment car nous sommes actuellement en train de composer le prochain album pour Twilight Records. Cela se passe d'ailleurs très différemment que pour "Retours des Tranchées", alors que pour ce premier album, tous les morceaux sont venus assez facilement, ce n'est pas le cas pour le second. J'amasse actuellement une quantité phénoménale de bribes de morceaux, tous très folk d'ailleurs (une guitare et quelques percussions), je vais avoir un travail monstre pour mettre en place tout ça. Ce que je peux en dire c'est qu'il va être radicalement différent de RDT, finis les roulements de tambours et les trompettes, enfin non, pas les trompettes, je suis trop fan des cuivres pour arriver à m'en passer, mais ce qui est sûr c'est que je tends à m'écarter de la neofolk martiale habituelle, concrètement les deux morceaux les plus avancés actuellement sont un morceau folk à la 16 Horsepower, et un morceau doom qui rappelle le "Cathedral" de Forest Of Equilibrium. Je pense que beaucoup vont être déçus de la tournure que ça prend, mais c'était au-dessus de mes forces que de composer un énième pattern de caisse claire façon marche militaire. Mais ce n'est pas pour tout de suite, je pense que j'ai encore le temps de mettre à la poubelle une bonne quinzaine de titres avant que l'album ne soit terminé.

Quel est ton emploi du temps pour les mois à venir ? Des live de Neon Rain sont-ils prévus ?
Outre la préparation de l'album de Storm Of Capricorn, je travaille aussi sur le prochain Neon Rain qui sera un triple album, basé sur les 3 premiers films de zombies de Romero, pour l'occasion David du projet HYTC (et qui officie aussi au sein de Ligne Claire) est venu se joindre à Neon Rain. Ce sera principalement instrumental, et à la fois très drone et très noise. Nous pensons aussi à une version limitée accompagnée d'un vinyle pour correspondre aux deux autres volets, "Land of the dead" et "Diary of the dead", mais pour l'instant nous focalisons sur les 3 CD.
Je pense que d'ici quelques mois, nous allons peut-être recommencer une nouvelle session de Ligne Claire qui sortira donc toujours chez Steelkraft Manufactory, notre sous-label. Puisque j'officie aussi dans Sael, un groupe de Black Metal, nous sommes actuellement en train de composer le nouvel album, je vais donc devoir enregistrer bientôt les parties de chant ainsi que pour un autre projet, Silver Machine, avec Vincent (Asmodée, Offending, Sael), Raph (Sael, Annthennath, Barfight), Infestuus (Glorior Belli, Obscurus Advocam, Wolfe) et Amduscias (Temple of Baal, ex-Bran Barr, Banished Spirits, Bael, ex-Antaeus), c'est un projet doom, qu'on peut rapprocher des vieux Cathedral ou de Reverend Bizarre.
J'ai vu Mathieu (PPF et Perverse Teens) récemment qui m'a évoqué l'envie de partager une affiche ensemble à nouveau, je pense que ce serait une très bonne idée, donc j'envisage de préparer à nouveau des lives de Neon Rain pour 2009.

J'aime bien la définition du mot "fourrure" qui apparaît sur ta page Myspace ; quel est ton degré d'implication dans le combat contre les individus sans scrupules qui commettent des actes barbares contre les animaux ?
Mon implication est mon mode de vie, je suis végétarien, enfin plus exactement végétalien, je ne consomme ni viande, ni poisson, ni lait, ni oeufs, je ne porte pas de cuir, ni de fourrure, etc... Depuis peu j'ai abandonné mon métier précédent (infographiste) pour reprendre mes études et devenir auxiliaire vétérinaire. Et je pars du principe que si on ne peut pas tuer/chasser ce que l'on mange, on s'abstient, c'est selon moi une cohérence morale, je suis souvent gêné par ces gens qui mangent de la viande et ne supportent pas la vision d'un animal dépecé. Et j'essaie de participer financièrement à des organisations de protection animale.

Les Sentinelles te remercient pour cette interview et, tout en te souhaitant une très bonne continuation, t'invitent à y laisser le mot de la fin…
Merci à vous de m'offrir ces quelques lignes, j'espère que vos lecteurs apprécieront l'album ou qu'ils seront convaincus de l'écouter après la lecture de cette interview. Je vous souhaite une bonne continuation pour Les Sentinelles du Temps.

 

                       Gasp, année 2008