Interview Narr (année 2009)

De la lignée de ces créations que l'on ne voit que trop rarement apparaître dans l'espace confidentiel demeurant l'apanage des "autres" musiques, le premier opus de Narr, projet initié par Clément Werner, est tout simplement un pur enchantement. Poétique et onirique, "Oxymore dans la Chrysalide des Rêves" est, sans vouloir réduire par une vulgaire étiquette ce qui ne peut l'être, une expérience qui pourrait refléter le vécu d'un troubadour mystique évoluant hors du temps, un voyage vers une sphère étrange, dépaysante et plutôt unique en son genre : la preuve en est "Stargazer", oeuvre peinte par Jeroen van Valkenburg (merci à lui de m'autoriser à la faire figurer ici !), réalisée alors qu'il écoutait Narr (il est également l'auteur de la couverture de l'album); ainsi les voies de l'inspiration communiquent en des réciprocités d'où ne peut surgir que magie et ravissement !

On apprend sur votre page Myspace que Narr est né en novembre 2003, "par besoin pour son géniteur de retourner à une vérité oubliée, enfouie sous les décombres de l'imagination" : peux-tu développer ces mots qui prennent leurs racines dans une motivation authentique et profonde ?
Clément Werner :
Oui, ces mots renvoient à quelque chose d’assez central dans Narr. La perception qui existe là-dessous, c’est que la réalité extérieure a tendance à vouloir s’approprier beaucoup plus que ce à quoi elle n’a droit, dans le sens où l’on appréhende les êtres et les choses en les définissant, en les catégorisant, le tout en parfaite illégitimité. Ce n’est pas seulement que la raison est mal utilisée ; c’est aussi que la raison ne suffit pas à l’Eveil. Je pense vraiment que cette vie en société, en tout cas celle d’ici et maintenant, tend à faire de nous des éclopés de l’âme. La naissance du projet s’est faite en contre-réaction à cela, dans un contexte personnel bien particulier. Mais Narr n’est pas une simple négation ; au contraire, et c’est là où je veux en venir dans la phrase que tu as relevée. Cette réaction a comme libéré l’espace pour qu’y soit accueilli autre chose, une sorte de courant souterrain, une force plus ancienne et plus complète que le seul intellect, se manifestant par le biais de l’imaginaire, et que je n’ai eu qu’à écouter pour que nous lui donnions corps, pour que nous la fassions vibration. C’est cela, la raison d’être de Narr.

Peux-tu nous présenter les musiciens qui t'accompagnent, lesquels sont impliqués dans d'autres projets, navigant ainsi entre musique ancienne, jazz et death metal...
Certainement. Dans ce voyage retour sont à mes côtés Marti (batterie, percussions, kannel et deuxième voix), Kalevi (guitares) et Laurent (flûte traversière). Les deux groupes principaux de Marti et Kalevi sont Bloody Sign (un très bon groupe de death qui a sa propre personnalité) et l’ensemble de musique médiévale Tormis (dans lequel la voix de Marti prend toute son ampleur et dans lequel Kalevi joue d’un instrument oriental, le oud). D’ailleurs, un membre de Stille Volk participe également à ce dernier projet. Pour l’anecdote, le célèbre groupe de death Incantation avait fait appel à Marti pour assurer le remplacement de leur batteur pendant toute une tournée européenne, ce qu’il a pu faire sans problème. Laurent, quant à lui, est musicien depuis plus de trente ans et est passé d’une formation classique à un travail plus axé jazz, notamment au sein du groupe Cirque Lunaire, dont Kalevi et Marti faisaient aussi partie et qui n’existe plus depuis plusieurs années. C’est d’une manière toute naturelle que tous les trois m’ont rejoint dans Narr, comme une conséquence de nos compatibilités et complémentarités.

A la rencontre de sensibilités et d'horizons musicaux différents, comment vos talents appréhendent-ils ce rendez-vous que vous vous êtes donné pour Narr ? Ce travail en commun, ce partage d'idées, comment se mettent-ils en place ?
Narr possède clairement une dimension orchestrale, dans la mesure où je suis son auteur et son compositeur. On peut le dire, chaque parcelle de ce que je suis est impliquée dans ce projet. Le travail que nous menons en commun est donc principalement un travail d’interprétation, ce qui contribue certainement à canaliser les différences que tu mentionnes. Cela dit, ces différences sont de toute façon minimes à mon sens. Une transversalité musicale existe entre nous, certes, mais elle existe aussi et surtout en chacun de nous, ce qui nous prédispose à pouvoir nous libérer des codes. Fondamentalement, nous avons beaucoup en commun, en particulier dans notre rapport à la musique et à ce à quoi elle peut ouvrir. Aucun d’entre nous ne considère la musique comme un divertissement ou un “hobby”. La Musique est quelque chose de véritablement sacré, un Absolu, pour nous tous. Nous nous comprenons rapidement lors de la mise en place des morceaux, certaines choses sont tacites, et c’est aussi ce qui rend possible l’apparition de plages plus expérimentales ou improvisées, que je considère comme autant d’échanges magiques.

"Oxymore dans la Chrysalide des Rêves" : tel un bouquet de mots aux parfums entêtants, le titre de l'album vient à nous avec sa part de mystère... Pourrais-tu lever un peu le voile sur sa signification ?
Le sens premier des textes de Narr m’est toujours intérieur, je ne cherche pas tellement à les rendre compréhensibles aux yeux des gens, cela les dénaturerait. Je préfère garder intacte la marque de leur provenance. Du coup, de nombreuses interprétations sont possibles, peut-être même autant qu’il y a de lecteurs/auditeurs, puisque ce caractère hermétique les renvoient encore plus directement à leur subjectivité et à leur imagination. La question est ensuite de pouvoir faire face à cette liberté... Néanmoins, concernant le titre de l’album, on peut dire plusieurs choses. L’Oxymore est une réunion d’opposés, de pôles qui ne sont contraires que par des vues de l’esprit. Je ne crois pas aux réalités binaires, tout cela est bien plus intriqué, de la même façon que notre musique est à la fois ténèbres et lumière. C’est en réunissant ces pôles que le Sens apparaît, que la reptation devient envol. Les lois que l’on croyait immuables n’ont alors plus cours, la transformation a rendu possible un retour à l’unité, la réalité est maintenant beaucoup plus proche du rêve, mais en a-t-il jamais été autrement ? Par ailleurs, n’est-on pas bien davantage soi-même lorsqu’on rêve ? Ce ne sont pas là les seuls aspects oniriques qui habitent Narr, mais je ne tenterai pas d’être exhaustif, d’autant que la nature des Rêves réside peut-être aussi en cela que quelque part, ils nous échappent toujours.

Narr semble pratiquer l'art de l'effleurement et de la subtilité sur un étrange manuscrit racontant l'histoire d'un troubadour qui aurait rencontré à la croisée des siècles un musicien au propos plus progressif et atmosphérique...
Point de vue intéressant... Effectivement, on m’avait déjà signalé le caractère atemporel de notre musique, mais à vrai dire, la part d’inconscient qui est en jeu dans le processus d’élaboration est beaucoup trop grosse pour que je puisse avoir une approche détachée et analytique du résultat. Les auditeurs vraiment sensibles à la musique de Narr sont du coup peut-être mieux placés que moi pour la qualifier, en tout cas je ne me sens pas de me dédoubler d’elle pour pouvoir le faire, et ce n’est de toute façon pas ce que je recherche – je me passe très volontiers de la prison des mots. A ce titre, le terme “progressif” est intéressant, car il désigne des musiques qui peuvent être extrêmement différentes entre elles, à tel point que l’on peut se demander ce que certaines ont en commun... Nous ne sommes pas issus de cette scène à la base, mais a posteriori, je crois bien qu’une correspondance existe entre certaines zones de cette vaste sphère progressive, et notre musique. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que nous avons signé avec Musea. Je ne te cache pas que parmi les musiques qualifiées de progressives, certaines sont plutôt aux antipodes de mes aspirations, néanmoins j’en découvre d’autres, en général parmi les plus anciennes, que je trouve franchement grandioses et “habitées”. Pour moi, le sens positif de ce qualificatif est surtout de brouiller les frontières, de faire affleurer des connexions auxquelles la plupart des gens ne s’attendent pas et qui par là-même montrent que les schémas que l’on a en tête sur la musique sont vains, car le coeur de tout cela est ailleurs. Je crois que cela corrobore assez bien ce que tu disais.

Quelle part de mysticisme peut-on rattacher à votre musique ? En ce qui me concerne, c'est aussi une prière à la lumière dans une larme d'eau, une ode à la Nature à travers le prisme du rêve et de l'art poétique...
Vu la nature du projet - sa raison d’être, comme je le disais plus haut - et vu ce qui est sollicité en chacun de nous tous qui jouons cette musique, je dirais sans aucune hésitation que Narr, dans toutes ses manifestations et de fond en comble, relève d’un mysticisme. Tout d’abord, le mouvement dont procède la conception du projet se confond avec un sentiment tout à fait assimilable à un sentiment religieux, qui serait cependant vierge de toute considération dogmatique. C’est donc dans un sens ésotérique qu’il faut comprendre cela, comme quelque chose de sous-jacent aux différentes religions mais qui ne se rattache pas à l’une d’entre elles en particulier, il s’agit plutôt de leur face commune, celle qui a toujours été cachée dans l’ombre. Ce sentiment d’union avec un ineffable qui nous contient totalement et qui en même temps dépasse notre entendement, découle de façon naturelle lorsqu’on se tourne vers lui, vers cette Nature, et qu’on est en mesure de l’accueillir – et c’est vraiment de cela qu’il s’agit dans la musique de Narr. Les tendances rationnalisante et matérialistes de notre société actuelle font que bien souvent, les gens ne “gobent” heureusement plus les dogmes religieux (encore qu’on ait parfois des surprises quand on voit le succès de certaines sectes), mais ce que la raison peut apporter de positif s’accompagne aussi, lorsqu’on n’y prend pas garde, d’un retrait de la fonction religieuse qui est pourtant interne et intrinsèque à l’être humain. Il y avait peut-être une pierre précieuse sous la boue... A une échelle personnelle, Narr et la musique telle que je la conçois sont des manières de réintégrer cette fonction. Ensuite, au-delà de la maîtrise instrumentale nécessaire pour pouvoir jouer cette musique, il est besoin d’une fibre particulière, qui a davantage trait à l’âme, et c’est parce que tous les musiciens de Narr en sont dotés que ce mysticisme initial peut se propager et exister dans nos ondes. D’ailleurs, on peut aussi voir notre libération face aux codes musicaux comme le reflet de cette distance prise face à toute forme de dogme. Tout cela n’est qu’une seule et même chose, qui se retrouve donc à tous les niveaux du projet.

Entre onirisme et poésie, une touche nostalgique hante aussi cette contrée peuplée d'ombres magiques, de révélations, une sorte de royaume où un trésor caché attend la réponse de nos émotions...
Oui, on peut même dire que notre musique est une musique initiatique, mise en mouvement par une aspiration, s’apparentant à des épreuves, et menant éventuellement après cela à une trouvaille. Et effectivement, il est possible que le but et l’origine se confondent, dans une certaine mesure... Mais ce qui est sûr, c’est que rien dans Narr ne sera jamais servi sur un plateau, ce qui va d’ailleurs de paire avec cette dimension mystique dont nous parlions, car - l’orphisme et le culte d’Hermès Trismégiste en sont de très beaux exemples – je crois que c’est uniquement par l’épreuve que l’on peut espérer s’élever. Dans le cas de Narr plus précisément, je dirais qu’il faut accepter de se perdre pour pouvoir trouver. On peut envisager notre oeuvre comme un point de jonction entre l’Etrange et la Nature. L’Etrange correspondrait ici à une perturbation des repères, de ce que l’on croyait savoir. C’est une porte. La Nature à laquelle elle mène celui ou celle qui peut la franchir, nous en avons déjà parlé, même si cela ne renvoie peut-être pas pour autant à une case conceptuelle clairement définie – mais ce n’est pas un hasard, car comme tu l’as bien perçu, la clé est de nature sensitive.

Depuis l'univers de Narr, notre société moderne doit vous apparaître encore plus froide et formatée; redescendre sur terre, parce que le quotidien l'impose, est-ce quelque chose pouvant se révéler difficile ?
Il est clair que nous vivons dans un environnement toxique, toxique pour le corps bien sûr, mais surtout pour la sensibilité et pour l’esprit. Je ne peux pas dire que j’aime notre société actuelle. Elle pue le matérialisme et le mimétisme. Elle fait de nous des déracinés, des aliénés... Seulement voilà : était-ce mieux avant ? Est-ce mieux ailleurs ? Peut-être, mais peut-être aussi que tout ce qu’il y a de vomissable dans cette société réapparaîtrait sous de nouvelles formes et à d’autres niveaux, du simple fait qu’il y ait une société. Quoi qu’il en soit, si l’on se laisse porter par la nôtre, on ne peut parler que de survie, et non pas véritablement de vie. Tout y est circulaire, et pour quitter ses engrenages, il faut, outre le recul que la souffrance appelle, de la volonté. Beaucoup de volonté. Je suis convaincu d’une chose, c’est que l’existence est d’abord un combat. Faire face à la laideur du quotidien et aux hideuses mentalités des gens en est un. Vivre est probablement l’art le plus difficile que je connaisse. D’ailleurs, les travaux des penseurs qui ont heureusement existé avant nous laissent entendre qu’il s’agit bien d’un art, parfois de façon explicite comme dans certaines oeuvres de Schopenhauer, Sénèque ou Alain, mais même d’une façon générale, tout ne revient-il pas implicitement à tenter de répondre à la question : comment vivre ? Bien sûr, tout ce travail se décline de façon unique pour chacun, mais seuls m’intéressent les gens qui mènent de front cette lutte, ce questionnement, que la thérapie soit musique ou non. Pour ma part, j’essaie de ne pas oublier la valeur de ce que j’apprends chaque jour, et de ne pas oublier ces îlots de lumière qui existent au milieu de cet océan de fange uniformisée, qui peuvent être des personnes ou des moments purement magiques que le destin m’envoie, bien souvent sans que je ne m’y attende.

Comment Narr a-t-il croisé la route de l'artiste néerlandais Jeroen van Valkenburg, lequel maîtrise une étonnante palette qui colle en tout cas parfaitement à votre musique...
Le choix du visuel est en fait antérieur à l’enregistrement de l’album. C’est une chose à laquelle j’ai accordé beaucoup d’importance dès le début. Un des mes proches m’avait fait découvrir le travail de Jeroen, justement par rapport à sa compatibilité avec l’univers de Narr. Il y a quelque chose d’irréel dans ses peintures, une certaine lumière en émane, comme un rappel fait à l’homme de la divinité de la Nature et du respect qu’il lui doit... J’ai pris contact avec Jeroen, qui jusque-là avait surtout collaboré avec des groupes de metal, dont certains sont très connus (Immortal, Bal-Sagoth, entre autres). Il a visiblement été très intéressé par notre musique et aujourd’hui encore, il est le premier à souligner cette réelle correspondance qui existe entre ses peintures (en particulier celle que nous avons utilisée comme couverture de l’album) et la musique de Narr. Nous sommes vraiment satisfaits de cette collaboration, lui de même, et il est tout à fait possible que nous travaillions à nouveau ensemble à l’avenir.

Vous avez récemment signé avec le label Musea Records, peux-tu nous le présenter ? Cela a-t-il été difficile de trouver la bonne structure ?
En fait, cela faisait déjà un moment que nous pensions que nous pourrions travailler avec Musea. Nous les avons tout de suite démarché une fois l’album prêt, et effectivement, leur réaction a été enthousiaste : ils nous ont très rapidement proposé un contrat de distribution. Ce label nous correspond très bien puisque, en plus de leur statut incontournable en matière de musique progressive, ce sont des passionnés, qui apprécient en particulier des groupes d’une époque révolue, où la liberté et la créativité étaient nettement plus présentes dans la musique qu’elles ne le sont aujourd’hui (ils sont notamment connus pour les rééditions qu’ils font d’albums de rock progressif des années 70 ou 80 qui sont devenus introuvables ou qui n’avaient même jamais été distribués auparavant). Vu leur ouverture d’esprit et leur philosophie, et vu la nature atemporelle de notre oeuvre (que cela soit dans son contenu ou dans sa production), il n’est pas surprenant que nous nous soyons entendus. Et nous nous en réjouissons.

Quels sont les projets à venir pour Narr ? Prévoyez-vous d'exprimer votre musique sur scène ?
Oui, nous avons prévu de transposer notre musique sur scène, et nous y travaillons. De toute évidence, le cadre aura son rôle à jouer. Mais je pense que nous saurons dès les premières confrontations avec un public s’il est possible d’en faire quelque chose qui respecte la nature du projet. C’est cette dernière qui primera, car c’est la seule qui importe. Nous verrons bien quand nous y serons... D’autres enregistrements devraient voir le jour aussi, même si là encore, nous ne pouvons rien dire là-dessus pour l’instant. De multiples possibilités s’offrent à nous, mais il n’y a qu’un seul chemin pour Narr, et nous ne l’emprunterons que parce que nous sentirons que c’est le nôtre. 

Je te remercie pour cette interview et t'invite à y apporter la note finale, espérant vous recroiser prochainement quelque part dans ce fantastique labyrinthe créatif qui est le vôtre...
En douze temps, voilà qui est parfait... C’est nous qui te remercions, Gasp, pour l’opportunité que tu nous as donnée, et pour tes questions qui ont le mérite d’avoir un vrai sens par rapport à ce que nous faisons – merci d’avoir été si réceptif. Content que nous nous soyons compris, je ne peux rien demander de mieux... Le labyrinthe respire... Fermons les yeux, pour mieux les ouvrir.

 

                                                               Gasp, année 2009