Interview label Divine Comedy Records (année 2007)

Parmi les incontournables du paysage dark hexagonal, le label marseillais Divine Comedy Records fait partie de ces rassembleurs de talents où, pour notre plus grand bonheur, musiques et images s’associent afin de nous embarquer vers de surprenantes constellations… Entre dark ambient et industriel, et surtout bien au-delà des étiquettes, DCR a entamé en 1996 un voyage qui je l’espère durera encore quelques siècles, mais laissons Fab, le maître des lieux, nous parler plus en détails de ses nombreuses passions…

Salutations Fab ! Je te propose de débuter par un peu d’histoire : quand l’aventure a-t-elle commencé ? Quelles sont les motivations qui permirent à Divine Comedy Records de voir le jour ?
Bonjour à toi ! L’aventure a débuté en 1996, sur un coup de tête… j’étais un collectionneur de vinyls, j’avais un magasin de squeuds, qui a duré près de 14 ans, et j’ai voulu faire partie de ce renouveau d’alors des labels indés de tous styles et tous pays. Il y avait quelque chose dans l’air, comme une magie que j’ai saisie au vol, ou plutôt qui m’a attrapé, moi !!! A cette époque, par exemple, Ant-Zen ou Cold Meat Industry étaient au "top". Lorsque mon magasin a cessé, malgré beaucoup de difficultés financières, j’ai décidé de continuer, mais toujours et uniquement pour des raisons passionnelles. A vrai dire, le business me saoule plutôt, et disons que si je me mettais à en faire, ce ne serait certainement pas dans le domaine musical.

Les rencontres artistiques, comment ça se passe avec Divine Comedy Records ? Cela tient-il autant du coup de foudre que de la quête patiente du "débusqueur" de perles rares ?
Tu te doutes bien qu’il s’agit des deux à la fois. Cela me permet aussi de pouvoir réécouter ce que j’ai sorti sans renier grand-chose. Le disque idéal, il passe et repasse sur ma platine en boucle, au point que le jour où il sort, je le connais déjà par cœur. J’ai certainement déjà fait des erreurs de promo, graphiques, de mauvais choix de planning ou que sais-je encore, mais cette cinquantaine de sorties, j’en suis content, et ce ne serait peut-être pas le cas si j’avais travaillé autrement qu’à l’affectif pur. Maintenant, je démarche assez peu, ma boîte aux lettres reçoit pas mal de petites choses sans que j’ai à "chercher". Je passe pas mal de temps sur myspace, et malgré tout, je n’ai pas encore signé un groupe par ce biais. Quoiqu’il y a peu, j’en ai entendu un que je signerai volontiers, mais j’ai assez de retard comme ça sur mes plannings pour ne pas me mettre un nouveau challenge en tête.

L’appellation Divine Comedy renvoie au livre monumental de Dante, ta version le prend néanmoins à rebrousse-poil : ta Béatrice t’attend plutôt en "enfer", environnée par les paysages sonores et visuels que tu affectionnes…
Je comprends ton image ! Mais à rebrousse-poil également, je pense que l’Enfer, nous y sommes, ici, pour peu que l’on ait une vision un peu large et aiguë de notre "terre". Certes, quel cliché ce que je dis là, mais cela explique peut-être des choses. Je suis bien plus "terrestre" qu’il n’y paraît, et j’affectionne les visions un peu décalées et oniriques, sans aller chercher "par delà les cieux". J’ai surtout aimé les illustrations de Gustave Doré, pour en revenir à Dante, le livre est excessivement long, et demande une culture sur des personnages d’époque dont nous ignorons tout. Il y a beaucoup de caricatures ("private jokes") et de second degré dans ce livre, n’est-ce pas, même s’il est riche en images et en descriptions directes. Je connais peu de personnes qui l’ont lu en entier. La Divine Comedy était un choix esthétique, donc, parlant, et il a été quasi immédiat… je me suis dit "voilà un joli nom", et me suis douté que toutes les interprétations seraient possibles. J’ai une fois raconté que c’était pour me moquer du groupe, mais c’était une blague, j’ai autre chose à foutre que de parodier un groupe qui ne me plaît ni me déplaît plus que cela pour appeler mon propre label. J’admets à l’arrivée que le concept de l’enfer colle bien à mes productions, et que finalement, je ne regrette pas non plus le choix de ce nom, bien entendu !

L’esthétique tient une place importante chez Divine Comedy ; peux-tu nous parler un peu de ton travail consacré à ce versant associant photographie, peinture et dessin ?
Cela me paraît tellement logique et j’ai tellement adoré jadis ces labels concepts avec une ligne graphique personnelle et impeccable comme Factory, 4AD, Cocteau Records, N.E.R, United Dairies, que sais-je encore, et même si selon moi leurs talents, à ceux-là, commencent à bien s’émousser dès le milieu des 80’s, que ce soit graphiquement ou encore musicalement.
J’ai certainement passé la moitié de mes loisirs, au moins dans les 80’s, à chiner des vinyls, en observant leur charte graphique, leur provenance, leur texture, avant même que de les poser sur la platine, et de fait, sachant à l’avance ce que j’allais écouter dans la plupart des cas, que je ne vois pas comment j’aurais pu ne pas être aliéné par l’aspect "graphique".
Quant au mélange des genres, et bien étant moi-même peintre, photographe et dessinateur, les choix et les idées ne manquaient pas. Ainsi, il est très rare que nous n’utilisions pas des créations pures, ou allions puiser dans des banques d’images ou des artistes trop déjà vu et reconnus. Outre mes travaux, je dispose autour de moi d’une super palette d’amis artistes, ne serais-je pas fou de ne pas me servir de cette chance-là ? Je m’intéresse peu au débat sur la dématérialisation de la musique d’un point de vue idéologique, savoir si c’est bien ou pas, si c’est une libération, je note simplement que l’aspect graphique me manque considérablement dans tout ce bordel dématérialisé, que les "objets" me fascinaient, les textures aussi, et que même lorsqu’on a la chance aujourd’hui d’entendre une œuvre associée à une esthétique, à l’écran ou en sortie imprimante, tout est remis au même niveau en quelque sorte, ce monde-là manque désormais "d’odeur", comme on dit, au sens propre comme au figuré.

Quelles sont les clés essentielles qui permettent bonne entente et compréhension entre un label et les sensibilités artistiques variées qui reflètent chacune une partie de sa personnalité ?
Je n’en sais rien. Les choses se font naturellement, il y a une couleur d’ensemble, qui me paraît évidente, un liant, comme une recette complexe à réussir, mais dont les ingrédients ne sont finalement pas si compliqués à lister. Bon, j’adore la cuisine, et voilà la première réponse pas trop idiote qui me vient à l’esprit ! Il y a aussi un aspect humain et un esprit de famille indubitable chez DCR. Un puzzle, tu aimes cette image ?

Avec toutes les personnes promptes à dégainer sans chercher à comprendre, j’imagine que la parution d’ "Oradour-sur-Glane" de A Challenge Of Honour a dû provoquer certaines réactions de la part d’individus qui ne voient pas plus loin qu’un titre ou une image ambigus ?
Ah non, au contraire, il s’agissait d’une dénonciation très claire des massacres "civils" pendant la guerre, civils d’ailleurs de "toutes nations" puisque les autres volets parlent également des civils allemands gratuitement tués à Dresde ou ce bateau de la croix rouge internationale coulé par un sous-marin russe… le message était clair, et je n’ai pas eu la moindre remarque ambiguë, attaque, ou quoique ce soit… je possède même une lettre de remerciement du directeur du mémorial d’Oradour… je leur ai offert le tableau original qui a servi d’illustration… D’une manière générale, mon label n’a jamais eu de problèmes "de ce type", si ce n’est une chronique dans un canard "identitaire" prenant Omnicore pour un groupe "engagé", et mon label avec… il a reçu quelques e-mails assez vifs de notre part, mais n’a jamais répondu quoique ce soit à aucun de nous. Enfin, concernant Divine Comedy Records, je crois que tout le monde a très vite su qui nous étions et qui nous n’étions pas. Je crois assez peu aux légendes, les choses transparaissent clairement très vite. Cela me ferait d’ailleurs très mal que l’on me colle une quelconque étiquette "idéologique", je ne suis ni de droite, ni de gauche, et je ne suis pas convaincu par les centristes… il paraît que je suis vaguement "situationniste", donc, ben, pour parodier cette étiquette , je dirais que mes "idées" s’adaptent aux situations, au cas par cas.

De nombreuses éditions vinyles apparaissent sur ton catalogue, que représente pour toi ce support ?
Le seul support que j’utiliserai encore si ce n’était pas de plus en plus cher à fabriquer, et difficile à vendre et distribuer, je me suis mis au cd un peu contraint et forcé, et le vinyl représente encore beaucoup pour moi, alors que je n’ai aucun attachement aux CD’s… si j’avais été plus riche, j’aurai tout sorti en CD et en vinyl, au moins pour les avoir pour moi.

Divine Comedy est basé à Marseille, est-ce que ça bouge dans ce coin de l’Hexagone en termes de musique ambient et industrielle ?
Non, quasiment pas. La culture ici est "autre", et je me définis comme un OVNI dans le paysage. Mais je m’en fous, j’ai un bureau avec "vue sur la mer", le temps est agréable, et cette "contre inspiration" est plutôt enrichissante, je crois. Sur mon label, j’ai tout de même H.I.V+, Lambwool et Lith qui sont "du coin" ( Lith, depuis peu, d’ailleurs), mais de Marseille même… euh, il n’y a que mon groupe.

On l’a vu récemment avec ce bel objet intitulé "Père-Lachaise", la Pologne semble connaître un intéressant développement en matière de groupes dark ambient ; penses-tu que la sombre relève viendra de l’Est ?
La Pologne et la Russie m’ont beaucoup passionné ces dernières années dans ce domaine, en effet, il n’y a qu’à voir à quel point j’ai pu être heureux de sortir un single de Reutoff, ou de travailler avec des gens aussi sympas et enthousiastes que Horologium ou Artefactum, aussi je pense que la sombre relève vient DEJA de l’Est, et que ce n’est juste pas terminé, l’émergence de nouveaux pays ne peut qu’être bénéfique et apporter de nouvelles idées musicales, des couleurs, et une énergie bien sûr. J’attends beaucoup de la scène Sud Américaine, tiens, aussi !

Hormis vers les styles qui sont représentés sur ton label, dans quels autres coins musicaux tes oreilles aiment-elles bien se balader ?
Ah, la liste est longue… j’ai fait un petit résumé des courants qui me plaisent, sur mon myspace, voilà : Industrial (1977-2006), Free Jazz (1961-1971), Weird Folk (1966-1973), Psychedelia (1966-1971), Anarcho Punk (1978-1985), Black & Death Metal (1989-1995), Trip hop & Electronica ( 1993-2001), Nwobhm & Nwoushm ( 1979-1984), Abstract Hip-Hop (1992-2006), US Hard Core (1978-1986), Post rock (1995-1998), Punk & synthy-punk (1976-1980), Indie Rock (1985-2001), Progressiv (1969-1975), Gothic (1981-1986), New Wave (1978-1984), Soul Music (1968-1972), R.I.O (1973-1986)... j’ai des milliers de vinyls que j’écoute, et j’achète à vrai dire surtout des vieilleries… note que les années que je précise sont très importantes. Je ne vais pas te citer des noms de groupes, cela serait plus long que tout l’interview, mais sur le myspace de Kulfi, je me suis amusé à en lister un petit paquet… d’ailleurs, mon groupe n’a aucune sonorité industrielle, c’est simplement très sombre, mais on oscille plutôt du côté de Can, Slint, Sonic Youth, Syd Barrett…

Je crois que tu as toi-même été musicien, pratiques-tu toujours la musique ? Autrement, t’adonnes-tu à d’autres activités artistiques ?
Eh bien, par exemple tu as "DC 003", le 1er LP de Kulfi ou "Funestus" d’Empusae qui sont de mes dessins, tu as une de mes peintures en couverture de Das Reut, et j’ai également illustré deux parutions de Sonne Hagal, sans parler des mes 3 minis ouvrages de photo parus sur le label avec accompagnements sonores… j’expose régulièrement… en ce moment d’ailleurs, des photos, des toiles en juin, des photos encore à Montpellier sous peu, je ne peux rester inactif. Je fais aussi du cinema, des pubs, mais en une trentaine de tournage, je peux dire qu’à 95 % je n’ai tourné que des choses alimentaires qui n’ont pas grand-chose à voir avec le "7e Art" au sens noble.
Je refais de la musique depuis peu, après une pause de 4 ans, avec le même groupe, Kulfi, qui a fait deux parutions jadis chez Divine Comedy Records. Nous avons déjà des projets, 7 morceaux en train, un mini concert événement sous peu, et beaucoup de motivation. Curieusement, notre musique est aujourd’hui beaucoup plus tendue et énervée que jadis, car il paraît que souvent les groupes se calment avec l’âge…

Dix années ont passé, quand tu jettes un regard en arrière, vers les débuts du label, quels sentiments particuliers te viennent à l’esprit concernant le chemin parcouru ?
Je suis content de ce que j’ai fait, mais je regrette d’avoir passé tout ce temps pour un genre aujourd’hui moribond, à savoir "l’industrie musicale en tant que support physique"… plus je travaillais, plus je donnais de moi même, plus mes artistes devenaient matures, plus le marché se réduit comme une peau de chagrin. Je n’ai pas encore assez de recul pour t’en parler de toutes les façons.

Quels sont les projets en cours pour Divine Comedy ? Peux-tu nous dire quelques mots sur les prochaines sorties du label ?
Le nouvel opus de la trilogie de Land (enfin !), un projet hollandais electronica assez complexe et filmographique qui se nomme Eretsua, et une petite surprise venant de France qui se nomme Sigma Octantis, bien rituel, et bien "weird", et illustré par une photographe qui m’est toute proche. Ensuite, il y aura un nouveau Lambwool , un nouveau HIV+ et qui sait, un nouveau Der Arbeiter quand mes moyens me le permettront. J’aurai à ce moment là largement bouclé les "cinquante" références, et on verra bien … développer "l’édition" (et faire un nouveau livre de photos sous mon nom, mais avec plus de moyens) me plairait bien, note juste cela !!!!! Et puis bien sûr, enregistrer le 3e album de mon groupe, j‘oubliais, faut jamais oublier de se faire plaisir…

Les Sentinelles te remercient pour le temps que tu leur as consacré et te laissent le soin d’apporter la note finale à cette interview…
Et bien merci de cette délicate attention que l’interview, et désolé si je parais parfois un peu "sombre" dans mes réponses, car il est vrai que j’ai passé une année difficile ; MAIS mon énergie est intacte, je ne suis ni blasé et aigri, mais il est clair qu’il ne faut pas me demander d’avoir un discours autre que réaliste. D’ailleurs le réalisme est la clef de voûte d’un label indé comme le mien. Voici quelques références supplémentaires pour en savoir plus, voir et "écouter":
http://divineco.records.free.fr
http://www.myspace.com/fabdivinecomedyrecords
http://www.myspace.com/kulfidcrecords
Le dernier mot sera pour tous les musiciens et participants, artistes ou simplement "public" (voire fans !) de l’aventure Divine Comedy Records !!!!!!!!!!!!!!!!

 

                                           Gasp (avril 2007)

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