Interview label Cynfeirdd (année 2006)

Label français dévoué à une quête fidèle à une ligne esthétique ne se départissant jamais de l'exigence, Alex, le passionné qui a fait Cynfeirdd, a bien voulu se prêter à l'exercice de l'interview. A l'instar d'autres structures telles Athanor, Prikosnovénie ou Divine Comedy, ce précieux rassembleur de talents avive la curiosité et parvient toujours à nous surprendre et à nous faire rêver, livrés nous-mêmes à une quête sonore qui n'a pas de fin...

Remontons aux sources pour commencer, parle-nous des rêves et des motivations qui ont présidé à la naissance de Cynfeirdd...
Pas vraiment de rêve mais une envie, celle de faire quelque chose pour la musique qui me plait, tout en étant incapable d'en faire moi-même... Cynfeirdd est né en tant que fanzine parce que je voulais partager des émotions, parce que les zines qui me plaisaient avaient disparus, parce que je croyais que c'était facile.

Qui sont les personnages qui font Cynfeirdd, quel est leur parcours musical et qu'est ce qui les a influencés et les influences encore dans quelque domaine que ce soit ?
Il a y eu pas mal de collaborateurs différents à Cynfeirdd, Le Marquis, Ars Magna 1118, Gaudinis Th+, Ian C, Lionel G. pour ne citer que les principaux, mais j'ai toujours décidé du contenu, des couvertures et de la maquette... quant à mon parcours, new-wave dans les 80's, indus et folk dans les 90's, retour plus cold wave ces temps-ci mais toujours en recherche de nouveautés...

Cynfeirdd est un mot très musical, je trouve qu’il traîne dans son sillage des saveurs de forêts et de pierres millénaires hantées par les vents… Quelle est sa signification ?
Cynfeirdd est un vieux mot gallois signifiant les Premiers Bardes, ceux qui tenaient la tradition orale, je l’ai choisi car je souhaitais que le zine soit ce lien entre le passé et le présent de la musique, qu’un tout jeune fan d’un groupe né dans les années 2000 trouve dans nos pages des références à des groupes du millénaire précédant qui ont pu influencé ses idoles. Il n’y a rien que je trouve plus triste que le gogoth super looké en soirée qui vient demander au DJ le nom du groupe alors qu’il est en train de passer "Bela Lugosi’s dead" ou "Love will tear us apart"

Qu’est-ce que tu attends d’un artiste ? Quelles caractéristiques humaines et éthiques habitent le cœur de Cynfeirdd ? J’imagine que ta devise, "Friendship is nothing but unshared love. Friendship is everything...", répond en partie à ma question ?
La seule chose que j’attende de la musique est qu’elle créée en moi une émotion, bien sûr ni l’ennui ni l’énervement ! Cynfeirdd est ouvert à bien des genres musicaux, même s’ils restent limités par mes penchants personnels. Quant à cette devise, comme toutes autres chacun y verra ce qu’il souhaite, mais j’aime à croire que tout un chacun peut s’entendre avec n’importe qui au niveau personnel, les dissensions ne naissent qu’au niveau social pas au niveau de l’individu. J’ai souvent fait le choix de sortir des "premiers albums" non pour m’enorgueillir d’avoir découvert un groupe, mais plutôt parce que c’est l’étape la plus difficile pour eux, que c’est à ça que sert un label "passion", pendant longtemps Cynfeirdd était un simple loisir.

Les Etats-Unis, la Russie, le Portugal, la Pologne… est-ce qu’il y a un pays ou une région du monde que tu aimerais tout particulièrement voir figurer dans ton catalogue ?
Idéalement je dirais que j’aimerais bien avoir sorti un groupe de chaque pays du monde, mais je doute que cela soit réaliste… peut-être un de chaque pays européen alors !

Quelle approche de l’artiste et de son œuvre se reflètent dans le fait que tu n’édites tes productions qu’en nombre limité ? La flamme doit-elle s’offrir peu de temps pour briller éternellement ?
La limitation des éditions a deux raisons, la première est économique, il est plus abordable de presser 500 ou 1000 ex que 10 000, de plus il faut être réaliste quant à l’intérêt de ces musiques, le public est limité. Alors quitte à en faire peu autant en faire quelque chose de personnel, avoir un CD numéroté est plaisant je pense. D’autre part certaines de nos éditions sont des projets très personnels, comme les compilations "Songs for Landeric" et "Songs for Aliénor", qui ont été faites pour les naissances de nos enfants, il est alors normal de vouloir limiter leur diffusion à un public restreint, d’amis, de connaissances, de clients fidèles…

Cynfeirdd renvoie un peu l’image d’une serre où l’on cultive et protège des spécimens rares et précieux, es-tu d’accord avec ça ?
Je ne sais pas si je suis d’accord, mais j’en suis flatté ! Merci pour les artistes en tout cas, car s’il est une chose que j’essaie de faire c’est d’être aussi proche que possible d’eux, de faire ce qu’il faut pour qu’ils soient contents de sortir un disque sur Cynfeirdd, certains sont des proches, mais avec d’autres nous n’avons malheureusement jamais eu l’occasion de nous retrouver face à face et c’est quelque chose de dommage.

La parution du fanzine a pris fin avec le n°19 du printemps 2005, pourquoi avoir mis un terme au support papier ?
Pour plusieurs raisons, matérielles d’une part : cela prend beaucoup de temps, ce n’est pas facile à distribuer, c’est dur de rentrer dans ses frais, et puis musicalement il n’y a pas eu vraiment de groupes ces derniers temps qui m’ont vraiment donné envie de leur donner la parole, à part Forseti, mais malheureusement nous n’avons pas pu finir ce projet… Même pour des groupes que j’adore je n’ai pas envie d’en faire une interview tous les deux ans… une fanzine n’est pas là pour promouvoir chaque nouvel album, mais pour faire découvrir !

Les formations françaises des années 80 connaissent aujourd’hui une seconde jeunesse, elles sont bien représentées grâce à Infrastition, label spécialisé dans les rééditions, qu’est-ce qui a motivé la création de cette structure ?
L’envie de faire réentendre ces groupes ! Il aurait été impossible de faire cela avec Cynfeirdd, le public s’y serait perdu. Et puis ça a été une période de changement dans ma vie personnelle et professionnelle, j’ai donc décidé de tenter l’aventure du label à plein temps et les deux structures se complètent du point de vu des sorties.

Que penses-tu de ce "revival" français qui voit revenir des groupes qui avaient splitté ou s’étaient mis en veilleuse ?
J’en suis la plupart du temps très content, quel plaisir de (re)voir sur scène Norma Loy, Charles de Goal, Wallenberg ou bientôt Excès Nocturne, même si parfois on se demande à posteriori si c’était une bonne idée… ces groupes avaient pour la plupart un message dans les années 80, je pense que ce message est toujours d’actualité, malheureusement. Ces groupes ou ses personnes ont pour la plupart dû arrêter la musique parce qu’ils sont entrés dans la vie active, qu’ils ont eu des enfants, que le hasard les a séparés… aujourd’hui ils ont à nouveau la liberté de faire de la musique, pourquoi s’en priver !

Le téléchargement sauvage a-t-il eu une incidence sur la vie de Cynfeirdd ? Que penses-tu de ce débat qui agite depuis quelques années le monde de la musique ? Quelle est ta position ?
Je pense sincèrement que les productions de Cynfeirdd sont téléchargées comme les autres, les ventes s’en ressentent ainsi quelque peu depuis 3 ans. Quant à ma position je pense que les majors sont les plus à blâmer dans cette histoire, les disques trop chers, les disques jetables, ont en premier lieu poussé les passionnés de musique à télécharger "pour écouter avant d’acheter" puis le grand public s’est emparé de cet outil et le système s’est emballé, de plus en plus de sorties "kleenex" pour garder des volumes de ventes corrects, une politique de single aux dépends des albums et voilà on en arrive à une génération qui ne sait pas à quoi sert une platine CD ; un PC, un lecteur MP3 et zou… ce qui explique également le ratage des nouveaux supports tels que le HDCD, SACD ou le DVD Audio, comment voulez-vous vendre un produit de "qualité supérieure" à des gens qui ont pris l’habitude d’écouter du MP3.

A quoi doit-on s’attendre dans les mois qui viennent, autant de Cynfeirdd que d’Infrastition ?
Cynfeirdd va sortir le 21 octobre la troisième partie des Antiphonaires d’Omne Datum Optimum, un MCD 4 titres dans une pochette de 45T à trois volets. Plus tard viendra le longuement attendu album de Kinovia, ensemble néoclassique Serbe. Pour Infrastition beaucoup de choses en chantier, Résistance "Washed out colours + bonus", Opéra Multi Steel "Cathédrale+ bonus", Babel 17 "Celeano fragments" et "Shades" plus bonus, Martin Dupont les trois albums avec bonus, Mary Goes Round "tout", End of Data, les deux albums, Tanit l’album et le maxi, Charles de Goal "3" et enfin Dazibao pour une collection de titres choisis ! Voilà et pour vous faire patienter et/ou découvrir tout ça une compilation "vraiment pas chère" intitulée "15" sortira fin novembre.

Nous te remercions et te laissons le soin de conclure cette interview…
Merci pour cette opportunité, j’en profite pour annoncer le concert d’Excès Nocturne en compagnie de Gaë Bolg, Yolk et Idiot Saint Crazy le 25 novembre prochain à L’espace Curial (Paris 19), j’espère vous y voir !

 

                                Brown Jenkin & Gasp (octobre 2006)