Interview Hide & Seek (année 2007)

Duo formé par Liesbeth Houdijk et Pierre-Yves Lebeau, Hide & Seek prouve une nouvelle fois avec "Where Turtles Sleep" sa capacité à détacher les émotions d’un fond subtile et nuancé. Ce troisième album, où se mêlent poésie et délicatesse au sein d’une musique noyant les contours des styles (entre autres cold et folk), ne retient que l’essentiel, à savoir l’expression d’un talent prompt à nous faire rêver et voyager. Après "European Landscapes", laissons Liesbeth et Pierre-Yves nous dévoiler un peu les beautés de ces autres paysages…

Votre nouvel album, "Where turtles sleep", est récemment paru chez Cynfeirdd ; est-ce que vous pouvez nous le présenter
Liesbeth
: La création de "Where turtles sleep" nous a pris un certain temps : près de quatre ans ! Au cours de cette période, beaucoup de choses  se sont passées : nous avons fait plusieurs rencontres musicales qui nous ont marqués ; nous nous sommes investis dans plusieurs side-projects et collaborations (A Sparrow-Grass Hunt, Thy Violent Vanities et NLC) ; nous avons changé de matériel d’enregistrement ; on a participé à plusieurs compilations et on a fait des concerts. Ceci explique le temps qui nous a été nécessaire pour créer un nouvel album.
Pierre-Yves
: C’est notre deuxième album produit par le label Cynfeirdd.

Que symbolise ce lieu où dorment les tortues ? Représente-t-il cette part de la magie du monde que l’on doit préserver à tout prix si l’on veut continuer à pouvoir rêver ?
Liesbeth
: En effet, la phrase "Là où dorment les tortues" vient d’une personne qui nous expliquait la destination de sa plongée de nuit. Cela nous a fait rêver et nous semblait très mystérieux, d’autant plus que nous ne pratiquons pas la plongée. Ce secret nous restera intact… Il y a la dimension écologique qui nous tient à cœur également. On souhaite que les tortues puissent continuer de dormir tranquillement en eaux limpides.

Je trouve que sur cet opus, les diverses facettes de votre musique se fondent l’une dans l’autre de façon à se jouer définitivement des étiquettes, êtes-vous d’accord avec ça ? Qu’est-ce qui a motivé cette évolution stylistique ?
Liesbeth
: Grâce aux expériences musicales diverses de ces dernières années, nous avons une vision plus claire de notre propre voie à suivre. En même temps nous expérimentons volontiers avec des rythmes, les langues, de nouveaux instruments et d’autres façons de chanter.
Pierre-Yves
: C’est une évolution dans la continuité. Nous avons toujours été au carrefour de différents styles, entre coldwave, pop, folk, downtempo, etc…En effet, avec "Where turtles sleep", notre mélange des genres est plus homogène et crée une identité musicale cohérente. Un peu comme l’a été en son temps le mouvement "touching pop", entre rock, pop et coldwave, suffisamment cohérent pour justifier une appellation autonome. Ce n’est pas une envie de nous démarquer à tout prix : le refrain soi-disant rebelle "on s’en fout des étiquettes, on est juste nous-mêmes", ça devient un peu banal, voire hypocrite ! Tout le monde aime bien avoir des étiquettes, ça permet de se situer par rapport à des courants, des publics, des médias. Ce qu’il faut, c’est qu’elles ne soient pas trop réductrices.

J’ai lu que le thème de l’enfance habitait "Where turtles sleep", tout comme la nostalgie qui ne nous quitte pratiquement jamais durant l’écoute… Que représente pour le duo cette période clé de la vie ?
Liesbeth
: J’ai un rapport un peu bizarre avec cette période de ma vie. Je n’ai pas vraiment pris le temps d’en profiter car j’ai eu hâte d’être "grande" ! Cela m’incite à rester une "enfant" dans mon cœur, ce qui est plus facile maintenant que je partage ma vie avec des enfants !
Pierre-Yves
: J’ai peur de dire des banalités tellement le sujet est universel. "Where turtles sleep" n’est pas un concept album sur le thème de l’enfance, mais avec le recul, nous avons réalisé à notre grande surprise qu’il s’était imposé de lui-même comme un leitmotiv, sur une bonne partie des chansons, dans les paroles ou sous la forme d’échantillons de voix d’enfants.

Entre mélancolie et apaisement, quelles sont les émotions que vous souhaitez transmettre ? "… d’or et de lumière" m’a fait penser à une berceuse, était-ce l’effet recherché ?
Pierre-Yves
: Non, mais on nous l’a souvent dit ! Son rythme à trois temps langoureux et le chant évanescent de Liesbeth y sont sans doute pour quelque chose. Pour les émotions que nous souhaitons transmettre, l’important est qu’elles soient personnelles. Les clichés binaires "joie / tristesse" ne nous intéressent pas ; c’est facile de faire dans le registre morbido-désespéré. Ce qui nous plaît, c’est de proposer à ceux qui nous écoutent une palette de couleurs en demi-teintes, d’émotions suggérées, afin que chacun se construise sa propre représentation des chansons, enrichie de son vécu personnel. C’est pour cela, que je suis toujours ravi de lire les réactions de ceux qui nous écrivent pour nous faire part de leurs sentiments à l’écoute de nos chansons, parfois proches des nôtres, parfois plus personnels.

"Ghosts of the swimming pool"… Qui sont ces fantômes qui ont choisi de hanter une piscine, ce qui nous change un peu des châteaux et autres cimetières ?
Pierre-Yves
: Certes ! Mais il ne s’agit pas tant de fantômes au sens de la littérature gothique, que de la nostalgie qui peut nous étreindre lorsque des souvenirs se font obsédants et qu’ils semblent presque se matérialiser. La chanson se termine sur une note positive, puisqu’il y est question de renouveau.

Le morceau venant juste après s’intitule "The dreams of the architect" ; peux-tu nous parler un peu de ces rêves ou bien l’architecte tient-il à les maintenir sous le sceau du secret ?
Pierre-Yves
: Ce texte est une allégorie du désir de faire de sa vie autre chose que ce que la société et les nécessités quotidiennes nous demandent d’accomplir. Cet architecte aimerait construire autre chose que des tours de béton et se laisse aller à une douce rêverie : un pont sur l’océan, un musée des souvenirs, une tour de glace, etc. Il y a aussi dans ce texte un peu de notre conscience écologiste.

Quand on se penche sur la riche symbolique de la tortue, on découvre un lien entre cet animal et la cithare, qui elle symbolise le chant de l’univers ; Hide & Seek n’a-t-il pas trouvé là une créature qui, par cette association, colle parfaitement à sa sensibilité ?
Pierre-Yves
: C’est trop d’honneur ! C’est vrai que l’on s’identifie volontiers à cette tortue. Mais c’est plutôt pour sa nonchalance, sa sérénité intacte malgré la foule qui s’agite et tourne en rond. L’idée est merveilleusement restituée par la photo de la pochette du CD, qui a été choisie par le label Cynfeirdd. J’y vois aussi notre indépendance, notre souhait de garder notre singularité, dans un monde de la musique qui fait tourner la tête aux esprits faibles.

L’idée d’une pochette à choix multiple était particulièrement séduisante, comment est née l’idée de réunir dans un même objet ces très belles photos ?
Pierre-Yves
: C’est Cynfeirdd qui a eu cette merveilleuse idée. A l’heure du MP3 et de la dématérialisation de la musique, il est important de construire de beaux objets. Ce label excelle dans cet art. Alex, qui dirige le label, a sollicité son réseau de musiciens et nous avons reçu des photos de toute l’Europe ! C’est sympa de pouvoir choisir celles qui convenaient le mieux à chaque chanson. Sans le savoir, on en a choisi deux de notre ami Julien Ash, c’était drôle.

Si tu devais comparer vos dernières compositions à une création picturale, y a-t-il un nom, ou des noms de peintres qui te viendraient rapidement à l’esprit ?
Pierre-Yves
: Je ne suis pas très calé en peinture, mais je rapprocherais volontiers notre musique du mouvement impressionniste, qui joue avec les impressions fugitives et la mobilité des choses, plutôt que de proposer du solide. Pour nos textes, ce serait plutôt du pointillisme, en ce sens que j’écris par petites touches abstraites, qui toutes ensemble créent du sens et appellent des images concrètes. Parmi les peintres contemporains, j’aime beaucoup ce que fait Richard Moult.

Revenons un peu en arrière avec "European landscapes" ; une chanson telle que "La Rose Blanche", qui évoque la résistante allemande Sophie Scholl, n’est-elle pas un bon moyen de faire taire ceux qui assimilent systématiquement la dark folk à certaines idées extrémistes ?
Pierre-Yves
: Nous ne sommes pas un groupe de dark-folk. Certes ma guitare sonne parfois "folk" et nous sommes apparentés au mouvement "dark" par nos racines coldwave, mais nous sommes plus cold-pop qu’autre chose ! L’histoire de Sophie Scholl et de ses amis est emblématique : quel meilleur exemple d’abnégation et de sacrifice, que l’histoire de ces étudiants allemands qui, au cœur même du monstre, ont donné leur vie pour s’opposer à l’abjection nazie. La Rose Blanche était un mouvement non violent, sublime paradoxe dans le contexte brutal et haineux de cette époque. Tout autant que sa dimension politique, c’est la dimension émotionnelle et poétique de cette histoire qui nous a frappés, Liesbeth et moi. Sophie Scholl ne dissociait pas son combat humaniste de son amour pour la Nature et la beauté du monde. Quand je lis que certains jouent avec le feu en utilisant des références historiques nauséabondes pour donner un semblant de relief à leur musique, cela me révolte. D’un point de vue plus général, je me méfie des mélanges entre musique et politique. Ces registres n’ont rien à voir. Comme cette pratique malhonnête des politiciens de tous bords, qui utilisent les services de chanteurs à succès pour leurs meetings : ils se servent des émotions suscitées par la musique pour s’attirer une sympathie irrationnelle et propager leurs idées, plutôt que de convaincre par un débat construit et démocratique.

L’échange est une notion importante pour Hide & Seek ; l’emploi de différents idiomes est, j’imagine, à la base de cette volonté de se projeter vers divers horizons ?
Pierre-Yves
: C’est tout naturel pour nous. Liesbeth est des Pays-Bas, mon père est Français, ma mère est de Suisse. Les frontières étatiques et linguistiques ne sont pas notre horizon, en effet.
Liesbeth
: Le choix est fait à l’écoute du rythme et de la musique des chansons, pour créer une harmonie avec la musicalité propre à chaque langue.

"Where turtles sleep" est votre deuxième album à paraître chez Cynfeirdd, quelles sont vos relations de travail avec ce précieux label hexagonal ?
Pierre-Yves
: Elles sont basées sur l’amitié, la confiance et la simplicité. Alex aime notre musique et nous aimons l’esprit d’ouverture musicale qui l’anime. Le fait d’être tous sur la région parisienne est aussi un avantage.

Quels sont vos projets pour les mois à venir ? Est-il prévu que la magie et la poésie de Hide & Seek puissent s’exprimer sur scène ?
Pierre-Yves
: Nous avons des concerts en prévision pour 2007. J’espère que nous saurons faire preuve de ces qualités que tu nous prêtes ! Nous avons la chance de jouer sur scène avec deux très bons musiciens. Olivier Vitry à la batterie, est fin et inventif, ce qui n’est pas si courant pour un batteur. Eric Milhiet nous fait profiter de son expérience musicale acquise au sein de Opera Multi Steel et de O Quam Tristis. Il tient la basse et la flûte, contribuant à transfigurer nos chansons, pour leur donner de la puissance et de la vie.
Liesbeth
: Nous réfléchissons déjà à notre prochain album, ainsi qu’à un deuxième opus pour A Sparrow-Grass Hunt.

 

                                Gasp (mars 2007)