Interview Glaukom Synod (année 2007)

Glaukom Synod, projet solo de Gabriel S., nous assène depuis 2005 une série de démos plus percutantes les unes que les autres, en fusionnant avec talent et efficacité deux univers qui trop souvent lorsqu'ils se rencontrent ne donnent pas grand-chose : l'électro indus et le métal extrême ; on saluera d'autant la performance de Gabriel S. La sortie de "Ogre", septième missile de celui que je nommais dans l'une de mes chroniques un "terroriste sonore", est l'occasion d'en apprendre un peu plus sur le personnage et son travail…

Pour commencer peux-tu te présenter et nous narrer comment tu en es arrivé à Glaukom Synod, en clair quel est ton parcours musical des origines à nos jours ? Je crois savoir que tu as également sévi dans ce que l'on appelle le métal "extrême" ?
Même si j'ai découvert le métal et l'indus en même temps, on peut dire que je viens du métal extrême: Je suis dans l'underground métallique depuis 1994 en tant qu'auditeur qui achetais fébrilement des démos K7s, et actif depuis 1998 sous la forme de Nihilistic Holocaust qui a d'abord été une fanzine papier, pour se transformer, arrêter, revenir sur Internet et continuer actuellement comme webzine underground et label underground (Cdr et K7s).
Au niveau apprentissage de la musique, j'ai appris à jouer de la guitare et faire de la musique sur PC en même temps, à l'époque il n'y avait pas Internet donc je me contentais de saturer et coller des sons dans l'enregistreur Windows, puis j'ai découvert Fast Tracker via un magazine informatique, et j'ai commencé à faire des choses plus correctes... Depuis je continue d'utiliser ce même type de logiciels... J'ai joué dans quelques groupes plus métal comme Torment (Death metal. Brutal death, avec des futurs membres d'Amethyste) et Gerbe Of Life (Grind, Death, Crust), fait un projet Death grind en solo (Carmolest Physicist) avec une démo pas vraiment sortie... Au niveau indus/ éléctro je n'ai vraiment rien sorti avant les débuts de Glaukom Synod, car même s'il y avait des choses sympas la musique n'était pas assez aboutie... Peut-être car le monde du travail ne m'avait pas encore brutalement botté le cul! Ah Ah!

Ta musique est électro, métal, indus, bruitiste, quelles sont pour toi les références en ces domaines, les formations qui t'on fait penser que tu avais des territoires à explorer dans cette veine?
A la base c'est surtout Godflesh! Quand j'ai commencé à bosser sur les premiers morceaux de Glaukom Synod, je voulais créer des ambiances torturées, brûlantes et sombres qui se rapprochent des premiers albums du groupe de Justin Broadrick, j'étais très intéressé, presque fasciné par le style, les ambiances et l'état d'esprit de déconstruction et d'analyse qui en ressortait. Je voulais aussi me rapprocher des vieux Front Line Assembly, de vieux Laibach et de choses dans ce style, tout en injectant mes influences métal extrême (avec un état d'esprit assez proches de vieux Napalm Death, avec une certaine façon de voir la composition à la old Morbid Angel etc). A la base je suis un gros fan de Death métal, mais composer ce style de musique actuellement me bloquerait dans de nombreuses limites: ne pas faire quelque chose qui a déjà été entendu est difficile, d'autant plus qu'il faut un niveau technique que je n'ai plus (j'ai stoppé la guitare il y a plusieurs années), et j'ai peut-être écouté tellement de démos métal extrême via le zine ou la distro qu'en refaire de façon personnelle serait difficile... Donc faire un mélange plus personnel s'imposait un peu...

Torturer les sons c'est quelque chose que tu fais tous les matins en prenant ton petit déjeuner, dans les moments d'intense inspiration uniquement ou, en élève consciencieux, tu te poses devant tes machines en te disant que c'est l'heure de bosser ? !
Les bonnes idées ne viennent pas nécessairement quand on s'y attend... On peut très bien trouver de bonnes choses après s'être assis comme un élève consciencieux et péter les plombs après plusieurs heures de travail intense. Ah Ah! Mais c'est vrai qu'en général l'inspiration vient dans des moments émotionnels instables, quand tu es bien énervé ou que l'énergie a trop besoin de sortir... Mais les choses sont quand même plus compliquées que ça, la composition de mes morceaux se fait à des niveaux différents: petites expérimentations et essais de différentes idées qui sont enregistrés sur mon disque dur parmi des centaines d'autres... Travail rythmique en essayant d'inclure des rythmes et changements aussi variés que possible... Travail sur des morceaux entiers comme un bloc... Assemblage des différentes idées et expérimentations citées précédemment afin d'en faire un morceau entier (Ca prend parfois un temps fou pour structurer un morceau correctement), puis travail des samples en ajoutant de nombreux détails à de nombreux niveaux...

Comment définirais-tu les paysages sonores que tu développes à travers les différentes démos et les splits parus à ce jour ? Que recherches-tu à travers ces expériences ?
C'est la guerre, la désolation, le chaos, l'introspection, le délire, tout en restant vivant, varié, musical, rythmé, parfois presque "positif"... J'ai un peu de mal à faire une définition globale, car je touche un peu à tout et mes démos sont assez différentes... Alors que sur les premières démos je voulais faire quelque chose de vraiment brutal et avec des ambiances aussi malsaines que possible, les derniers enregistrements sont plus réfléchis, peut-être plus abstraits et laisseraient plus de place à l'imagination de l'auditeur sans lui imposer une brutalisation faciale dominatrice ;-)
Via les compositions, je recherche évidemment le plaisir, un défouloir qui me permette d'exprimer des émotions et ressentis profonds, mais c'est aussi une sorte de challenge de composer des morceaux complexes truffés de samples et pour certains écoutables sur plusieurs niveaux... Le temps de l'indus hypnotique répétitif est terminé, il faut se plier en quatre pour essayer de faire quelque chose de plus personnel, d'inédit, mais qui cartonne quand même... Quand tu arrives à faire quelque chose d'assez personnel, mais qui reste intense tu as déjà réussi une part du pari.

A quelles sources puises-tu ton inspiration ? Il se dégage de ton œuvre une violence parfois inouïe, serait-elle un exutoire, violenter les sons pour ne pas violenter ton prochain ? !
Une partie de Glaukom Synod est composée dans des périodes de chômage, alors que je me fais bien chier et que ça commence à putréfier... Ce n'est pas forcément conscient, mais parfois tu es tellement plongé dans ton monde que tu fais des choses bien glauques sans particulièrement t'en apercevoir, c'est ce que tu ressens sur le moment, c'est ce que tu as envie de faire, c'est tout... D'un autre côté j'essaie sur certains titres de faire les choses les plus extrêmes possibles, donc je bosse à fond sur certaines structures, samples, pour que tout parte au quart de tour et que tout soit présent pour botter le cul de l'auditeur. HéHé. Je ne suis pas du genre à violenter mon prochain, trop calme et intériorisé pour ça.

Toujours dans les sources d'inspiration, y a-t-il des livres ou des films qui ont présidé à la naissance de compositions ? Pour toi, sont-ce des domaines qui comptent ?
Je ne lis plus de livres depuis longtemps, j'ai déjà fort à faire avec le web, les fanzines et magazines informatiques. J'aime beaucoup regarder des films, sans en citer en particulier, je pense que certains m'auront influencé de part l'ambiance ou le côté trés vivant de certains (j'aime quand tout est bien réglé, bien carré et que tout fonctionne de façon nickel... La façon dont c'est fait a du me marquer). Après, certaines ambiances de mes morceaux pourraient rappeler de la musique de films, mais Glaukom est définitivement plus influencé par la musique, et par mes expériences et réflexions personnelles.

Depuis 2005 tu en es à ta septième production, une cadence effrénée, penses-tu tenir longtemps à ce rythme et dans cette veine ? Aller visiter d'autres domaines sonores ?
Cadence pas si effrénée quand tu prends en compte les nombreuses périodes de chômage entre les CDD. Héhé, j'avais trop de temps libre et il fallait le remplir, donc la musique permet d'apporter de nombreuses activités... L'air de rien ça prend un temps fou pour créer des morceaux de A à Z, puis en faire une démo, même au format CDR... Il y a de nombreux aspects à prendre en compte, à toujours améliorer... Mais quand tu es au chômage, tu n'es pas en quelque sorte "parasité" par des activités extérieures, dès que tu as une bonne idée tu peux la matérialiser de suite. HéHé, pas besoin d'attendre d'être rentré au soir pour essayer de rematérialiser de façon approximative ce que tu as partiellement oublié. Le chômage n'a pas que des mauvais côtés ah ah... Quant au fait de continuer à ce rythme, je ne peux en aucun cas faire de prévisions: tout dépend de ce qui se passera dans les mois futurs: vais-je trouver un CDD ou un CDI? L'environnement de travail sera-t-il plutôt inhibiteur ou déclencheur du Glaukom? Sans compter qu'il faut à chaque fois se réadapter... Donc on verra.

Peux-tu nous présenter ton dernier né, le très réussi "Ogre", qui démontre de belle manière que tu as encore quelques missiles à nous foutre sur la gueule…
"Ogre" contient une demi-heure de musique que j'ai composée sur une année pour la plupart... Comme j'avais déjà sorti plusieurs démos, je ressentais le besoin de ne pas me répéter et de ne pas reprendre des idées ou "clichés" déjà exploités, donc j'ai cherché dans des styles et approches un peu différents, tout en restant dans une base electro indus influencée métal. Avec un peu de recul, je trouve l'ensemble moins "ventral", moins extrême dans le sens où ça vient moins de la profondeur abyssale des tripes haineuses (normal aussi, je suis beaucoup plus calme en ce moment) mais peut-être mieux construit et écoutable de façon moins chaotique, je ressens aussi l'influence éléctro indus plus forte, Glaukom a dernièrement eu tendance à évoluer dans un style plus proche des vieux Skinny Puppy ou vieux Front Line Assembly, sans être particulièrement dansant: l'ambiance est peut-être plus proche de certains délires "psychopathes" éléctroniques de l'époque... Je suis peut-être un peu plus précis dans l'utilisation des samples... Mais d'un autre côté plusieurs morceaux partent dans le cyber brutal death influencé indus, j'essaie de mélanger brutal death relativement moderne et indus, et j'arrive à des choses bien rapides qui claquent pas mal.
En quelques sortes, les missiles inclus sur
"Ogre" ne te pètent pas directement à la tronche et n'offrent pas des violences physiques évidentes, c'est un peu plus réfléchi et moins primaire.

La voie de l'autoproduction, c'est un choix afin d'évoluer en totale liberté ou parce qu'aucun label n'a voulu hébergé tes armes de destruction massive ?
A la base je suis profondément ancré dans l'underground, j'ai sorti pas mal d'autoproductions et c'est donc une certaine facilité pour moi de sortir des démos... Sortir les démos par soi-même permet de tout contrôler, d'être au courant de tout, de savoir ce qu'il faut faire si ça n'avance pas (c'est simple: s'autobotter le cul!). J'ai quelques prods qui sont ressorties sur des petits labels, mais ils restent eux aussi underground, et je les connais assez pour savoir quoi espérer, donc pas de mauvaise surprise... Quant aux labels pros, disons que j'évite de sortir des choses là dessus: par exemple un label anglais a ressorti ma troisième démo
"Uczulony" au format CD pro, mais j'en ai retiré finalement peu de choses positives: beaucoup d'attente, beaucoup de bla bla, beaucoup de promesses et d'espoirs déchus... Ils n'ont finalement su me fournir que cinq chroniques (après avoir soit disant envoyé 100 promos lol), une interview, et vendu 30 ou 40 CDs!? J'ai l'impression d'avoir perdu un an avec ces branleurs qui pensaient que tout se ferait automatiquement, qu'ils n'auraient qu'à presser les CDs, mettre des pubs dans deux magazines et attendre que ça se fasse tout seul... Ils n'avaient d'ailleurs pas de myspace ou de site vraiment officiel... Ah Ah! En un an j'aurais pu en faire beaucoup plus, dans mes heures de loisirs... Donc je reste au format auto-produit qui me convient assez, au moins tu sais à quoi t'attendre et il n'y a pas de mauvaise surprise.

De ce que j'ai pu en lire, la critique (sur le web) semble accueillir plutôt favorablement tes œuvres, qu'en est-il du public ? Des échos de ce côté ?
Les retours sont très variés, j'ai reçu un peu tout ce qu'on pouvait imaginer... Du mec qui adore et semble tout comprendre, à l'auditeur qui trouve que c'est un foutoir rempli de bruits aléatoires collés à l'arrache, en passant par celui qui trouve que ça sonne trop rétro (je n'ai pas les moyens et ne suis pas très intéressé de sonner comme les groupes éléctro indus actuels qui sont vachement trop cérébraux à mon goût... où sont le feeling et les tripes?), que c'est trop indus pour les fans de métal et trop métal pour les fans d'indus... Donc je fais ce qui m'intéresse sans faire trop attention aux retours, car il y aurait de quoi tourner en bourrique Ah Ah.
Mais heureusement, je reçois quand même pas mal de retours positifs ou constructifs qui sont motivants ou intéressants (comprendre comment les mecs perçoivent ta musique permet de la voir d'un autre angle, d'en concevoir certaines facettes que tu n'aurais pas vu...).
Des influences de groupes que je ne connaissais pas on été assez souvent citées, c'est amusant... Parfois certains vont même un peu loin genre :"Alors que la première démo ressemblait beaucoup à XXXffRFFtZ, la nouvelle démo prend d'emblée une tournure beaucoup plus proche du projet parallèle de ce même groupe..." Alors que je n'ai jamais écouté héhé... Mais bon, ça vient sûrement d'influences, de ressentis et de façons de faire similaires... Et ça me permet de découvrir des nouveaux groupes cools.

Glaukom Synod sur scène, l'as-tu déjà envisagé, est-ce que cela te branche ou alors c'est hors de question ?
Ce n'est même pas question de refuser, mais reproduire tout ça sur scène serait très difficile, même de façon non convaincante Ah Ah !
Dans chaque morceau il y a des tonnes de sons, de rythmes, de cris, de riffs de guitares joués trois fois qui font qu'il serait impossible d'avoir un rendu qui redonne bien l'ambiance... Je pourrais éventuellement tout simplifier pour faire une sorte de groupe de rock indus avec batterie, guitare, basse, sampler, chant, mais le rendu serait beaucoup moins intéressant... Pour bien faire, il faudrait des centaines de "musiciens" comprenant les employés de l'usine de métallurgie locale, tout le CHR du coin, un DJ, un groupe de Death metal, un fan de drone noise, un plombier, un ouvrier en bâtiment, un cuisinier et bien d'autres qui joueraient chacun 2-3 notes ou samples par morceau (un peu comme la pub qui passe actuellement à la télévision, ou des centaines de musiciens sont présents dans un amphithéâtre et ou chaque batteur donne un coup de grosse caisse sur tout le morceau lol), donc tu comprends que ça serait compliqué à réaliser, voir même à imaginer ah ah.
En plus je n'aime pas particulièrement me montrer, je ne suis pas trop du genre poseur (pas comme certains musiciens métalleux qui n'ont pas fait grand-chose, juste une démo, des concerts dans la région, mais ont déjà la tête qui enfle), un peu de discrétion et de droiture ne fait de mal à personne...

Les Sentinelles te remercient de leur avoir accordé cette interview et, comme c'est la coutume, te laissent le soin de conclure et/ou éventuellement de soulever un point que j'aurais par mégarde égaré en chemin !
Merci pour cette interview. Je trouve ça cool que tu ais rapidement accroché à mes démos sans te dire "c'est trop comme ci, pas assez comme ça", mais en écoutant ce que tu ressentais... Comme d'habitude, je continue d'avancer sur de nombreuses parties de morceaux qui verront peut-être la lumière du souterrain un jour ou l'autre, comme d'habitude les styles sont assez variés et ça ne ressemble pas forcément à du Glaukom Synod pour l'instant (Ah ah) mais un de ces quatres j'aurais encore le déclic qui ordonne tout et amplifie l'impact de tous ces éléments... Si des groupes ou projets me lisent, je suis ouvert aux échanges...
Sinon mes démos sont disponibles chez moi pour un petit prix, ou dans pas mal de distros underground en France et ailleurs... Comme je me remue pour avoir une distribution correcte, ça ne doit pas être trop difficile à trouver... Un clin d'oeil aux groupes qui ne se laissent pas berner par les nouvelles modes underground (musicales ou non) qui apparaissent tous les six mois et sont suivies par le "plus grand nombre".


                              Brown Jenkin (décembre 2007)