Interview Gerostenkorp (année 2009)

Initiateur d'un projet ambient / indus des plus stimulants pour l'esprit, Daniel Larose nous offre avec "Terre Brûlée" un voyage en imaginaire haut en textures subtiles et couleurs variées. Si "Le Mécanisme de l'Aube" dévoilait aux mortels un artiste de talent, ce nouvel opus révèle Gerostenkorp comme un projet incontournable pour tout amateur d'univers sonore énigmatique et profond, à ne rater sous aucun prétexte donc !

"Terre Brûlée" est un album qui s'est construit entre 2006 et 2008, mais quelle en est la genèse ? A quand remonte l'idée de départ ?
L’idée de départ est plus ancienne. En réalité, il s’agit d’un exercice d’écriture que j’avais rendu à la fac (j’étais en arts du spectacle), c’était aux alentours de 2003-2004, une période très riche en imagination et créations. Ca faisait référence à une histoire à peu près semblable, agrémentée de l’image d’un bateau échoué au milieu des carcasses de métal. L’homme se réfugiait dans cette grotte atypique et s’y sentait relativement protégé, à tel point que la solitude lancinante le ralliait au navire comme si c’était sa propre mère. Au fur et à mesure, le bateau prenait des proportions inquiétantes, devenait possessif, lui retirait toute liberté envers les liens qu’il aurait pu lier avec la société. Ainsi, à la fois nous assistions à une représentation mécanique et stridente du navire (la colère, la possession, l’envoûtement), à la fois nous nous rendions bien compte que tout ça ne faisait partie que de son imagination. Mais, là est semé le doute. On n’arrive plus à faire la part des choses entre le rêve et la réalité. C’était toute l’ambiguïté de l’histoire, que je comprenais d’ailleurs petit à petit, même bien après le rendu de la copie.
Ensuite, et comme dans beaucoup de mes créations et projets d’ailleurs, j’ai voulu reformuler cette histoire avec des amis qui me suivaient pas à pas dans l’élaboration d’un spectacle (Carrément! Pour moi c’était tout nouveau et excitant au possible!), il y a eu beaucoup de travail autour de ça, notamment dans la création d’une bande-son générale. Au final, c’était davantage la reprise de vagues projets musicaux au fond d’un tiroir, sans véritable lien entre eux, qui ont servi de base. C’est comme ça qu’entre 2006 et 2008 des éléments se sont rajoutés, des rencontres se sont effectuées, et que le projet a abouti.

Un embryon d'histoire accompagne "Terre Brûlée" avec cet homme "perdu de corps et d'esprit" qui se retrouve confronté à "un étrange groupuscule souterrain"... Peux-tu nous en dire davantage ?
Pour ce qui est de l’homme, on peut le voir comme un Robinson Crusoé intemporel. On ne sait pas d’où il vient, lui non plus. Il ne sait pas où il va, c’est l’errance totale. Par nécessité il se réfugie, s’approprie l’endroit, et, par une autre forme de nécessité vitale je pense, métamorphose son confort en un être vivant. De fil en aiguille, toute une société plus ou moins numérable l’entoure. C’est son contact avec autrui, qu’il s’agisse de son imagination ou pas. L’”étrange groupuscule souterrain” intervient justement dans cet état d’esprit, remplaçant en quelque sorte l’imagerie du bateau dans l’histoire originelle. En échange je voyais l’homme confronté à une tribu indistincte, silencieuse et manipulatrice. Contextuellement, le bateau et la tribu, c’est exactement le même procédé, mais il se trouve qu’au fur et à mesure des travaux avec les hommes-tableaux, l’idée de représenter sur scène un groupuscule tentaculaire me semblait plus adaptée. Pour en revenir à Robinson, j’ai toujours eu en mémoire la très intéressante version de Michel Tournier “Vendredi ou la vie sauvage”, en particulier lorsque Robinson se retrouve en proie à des hallucinations, se remémore sa famille, et instaure également son autorité et ses propres règles. Un peu tout ce qui concerne l’errance, la solitude, et les relations qui en découlent.

Terriblement magnétiques autant qu'insaisissables, les paysages de l'album (lesquels évoquent un background post-apocalyptique) en appellent à notre imaginaire : il appartient à l'auditeur d'écrire les pages d'une aventure située au-delà des contrées connues...
Je trouve que "Terre Brûlée" possède également une dimension onirique et rituelle, es-tu d'accord avec ça ?

Tout à fait, l’onirique et le rituel sont des domaines qui me tiennent particulièrement à coeur. Par rituel, ne retenons pas ici véritablement le religieux, même si il peut transparaître une forme de culte interne, mais voyons ici plutôt ce qui concerne la transe. Le dépassement de soi, l’autre soi. Celui qui peut agir en chacun de nous de façon plus ou moins disproportionnée, tout en sachant que personne n’est à l’abri de la perte de conscience, qu’elle soit positive ou négative. Bien évidemment, si certains auditeurs entrent en transe en écoutant l’album, j’espère positivement!
J’ai un attachement fort à la symbolique, je crois que tous les éléments d’un rêve ont leur propre langage, et font intervenir des idées là où il ne semble pas à première vue y en avoir. L’interprétation ne peut être que personnelle, du coup je préfère aussi laisser généralement le choix d’interprétation. L’évasion est nécessaire, malgré une trame déjà mise en place. Laissez-vous guider par vos propres couleurs. Et puis de toute façon, c’est ma façon de travailler et je n’y peux rien!

Cette volonté de stimuler l'imagination est-elle une façon de prendre à contre-pied une société de consommation où tout est "servi" à grand renfort de prouesses technologiques (cinéma, jeux, télé...) en donnant aux individus l'illusion que leur esprit s'échappe loin ?
C’est vrai, on a plutôt tendance à tout illustrer de façon primitive en quelque sorte. Un langage trop basique, voire vulgaire, sans réel intérêt profond. Après tout pourquoi pas j’allais dire, ça fait partie du langage. Mais bien évidemment, ce n’est pas toujours plaisant. L’imagination est cependant toujours là, elle est stimulée en permanence. L’idée est de toujours trouver une nouvelle clé pour la stimuler autrement. Parfois, ça peut être avec des choses très simples, c’est ce à quoi on peut toujours se rattraper mine de rien...

Phil Von (Von Magnet) intervient sur deux titres et les transcende grâce à un charisme vocal impressionnant; comment avez-vous été amenés à travailler ensemble ? Cette collaboration se renouvellera-t-elle à l'avenir ?
Phil et moi nous sommes rencontrés à quelques reprises notamment après ses concerts avec la famille Magnet, dont je suis un fervent adepte. Déjà par le charisme vocal comme tu dis, mais aussi par l’unité sensible de leurs oeuvres, que je trouve toutes fascinantes, profondes, avec une sincérité déconcertante. Phil étant un homme tellement sympathique, inspirant beaucoup d’humanité et de confiance, je lui ai naturellement proposé d’ajouter sa touche vocale sur certains morceaux qui me paraissaient coller parfaitement avec son bagage émotionnel. Et ça n’a pas loupé! A partir du moment où il m’a envoyé ses enregistrements, tout est allé très vite. Le résultat l’a beaucoup emballé également, et c’est au final une gigantesque satisfaction d’avoir pu travailler avec lui avec un tel résultat. Je n’en finirai jamais de le remercier, qui sait si ça se reproduira encore une fois, sur disque et/ou sur scène? A suivre.

Outre Phil Von, d'autres artistes ont participé à cet opus : sur quelles bases ces différentes "présences" ont-elles été conviées à laisser une empreinte sur ces terres mystérieuses ?
Premièrement Paracelsia, qui pose sa douceur sur “Cold Sea” est ma compagne. Elle avait une idée pour accompagner ce morceau, je l’ai suivie, et c’était une superbe idée. J’aimais beaucoup ce morceau à la base, mais sa touche personnelle et relativement improvisée a beaucoup apporté à l’émotion et à la féminité de ce morceau.
Les autres intervenants, tels que Gregory Hoepffner, Mickaël Desvergnes, le groupe Terroritmo ou bien Tilia Weevers sont tout simplement des coups de coeur avec qui j’ai eu spontanément envie de travailler. Greg et Mike sont des amis de la fac, le premier étant un superactif sonore des plus doués, le second un sacré virtuose de la guitare. Ils savent faire sonner ce qu’il faut avec justesse. Même si parfois les trames qu’ils m’ont envoyées n’ont été que partiellement samplées, mises en boucle, aggravées, il y avait une base solide et tout de suite efficace quoi qu’il en soit. Terroritmo est un groupe d’ambient rituel italien que j’adore, côtoyé sur une compilation. Fort sympathiques, je leur ai demandé d’ajouter une touche rituelle sur “Le Prisme”, qui me semble être justement le morceau le plus fort au niveau de la transe, celui qui emmène le personnage dans la folie pure et le doute. La profonde voix d’Edi et l’angoissant timbre Diamanda-Galesque de son acolyte, ainsi que l’imbrication de rythmiques tribales supplémentaires ont formé l’idéal pour ce morceau. Et puis j’avoue, cet accent italien dans le texte français rajoute dans la fragilité une force mystérieuse.
Pour finir, Tilia est une amie à la voix fabuleuse, hautement féminine, maîtrisée, féerique. J’avais besoin de son expérience vocale pour achever “Mermaid”, qui est une sorte de chanson d’amour. Elle a tout de suite saisi le ton, a apporté ses mélodies et chuchottements qui étaient au top.
Cet album m’a vraiment ouvert l’esprit sur les collaborations, j’en ai d’autres en tête pour de prochains projets, mais pour l’instant je n’en dirai pas plus!

L'artwork est vraiment de toute beauté, est-ce que tu peux nous en parler ?
L’artwork a été établi par Alex, aka Mineuchi, un ami du label OPN avec qui ils ont déjà pu travailler à plusieurs reprises (Quasiment toutes les productions depuis le “Nine Barns” de Fin de Siècle). A la base j’avais prévu de bricoler le visuel moi-même, comme pour le premier album. Cependant, mon manque d’expérience de graphiste pro mais aussi le souci de produire quelque chose comme il faut, ont fait qu’il valait mieux que je passe par ses mains expertes. Nous avons été mis en contact, je lui ai expliqué la trame, lui ai envoyé des morceaux pour se mettre dans le bain, m’a fait quelques propositions de visuels. A vrai dire, cette version finale était la deuxième! Il lui a fallu très peu de temps pour bien saisir et appliquer l’idée du corps nu, sans visage, entouré de formes éparses comme si elles les envoûtaient. Un excellent travail, et en digipack devant soi, c’est encore plus surprenant ! J’espère retravailler avec lui à l’avenir.

La scène est un espace clé pour Gerostenkorp : le lieu, l'interactivité, le public... Quels sont les expériences et enrichissements qui dominent cette volonté d'élargir toujours le spectre multiforme lié à ton approche scénique ?
C’est comme qui dirait plus fort que moi... Je n’ai jamais réussi à me sentir à l’aise tout seul derrière un pc sur scène, surtout quand au départ j’étais tout seul. L’espace, il faut l’occuper, et intelligemment. Je ne souhaitais pas vraiment proposer un groupe à proprement parler, mais plutôt un spectacle, une imbrication du visuel et du sonore. A la fac encore, une scène ouverte des élèves avait été organisée en 2004, et j’ai eu cette pulsion de mettre en scène de la danse, des costumes, de la musique. C’était un peu bancal mais l’idée était là et a bien plu. Ca m’a encouragé à poursuivre, ça me semble tellement être évident dans ma démarche scénique, je réfléchis sans cesse à de nouvelles façons d’interpréter. Aussi, plusieurs représentations de Terre Brûlée, en accordant également le facteur lieu, ont eu des mises en scène différentes. Le désir constant de géométrie variable.

Tu as souvent été accompagné par la troupe des "Hommes-Tableaux", qui sont-ils ? Qu'ont-ils apporté à tes prestations ?
Les Hommes-Tableaux sont d’excellents amis amiénois. Nanie (le fer de lance de la troupe) et moi avions la même volonté de création tentaculaire. Plutôt orientée à la base vers la peinture, elle s’est mise à véritablement mettre en scène ses tableaux en faisant participer ses proches, les peignant intégralement, et les lançant dans la rue poser avec des mouvements saccadés armés de leurs tableaux. La première fois qu’elle m’a montré ça j’étais vraiment étonné par l’originalité du concept. Et aussi une certaine forme d’audace, aller au-devant des gens pour attiser leur curiosité, leurs rires ou parfois leurs peurs. Nous avons commencé à travailler ensemble fin 2007, donc en pleine conception de l’album. La troupe, mutée en collectif (“Ek-Sistere”), a mêlé ses performances avec les miennes, le tout dans un travail de cohérence commun. Ainsi en Mars 2008, la première de Terre Brûlée a été entrecoupée de poèmes composés par le gigantesque Sanjec, le tout agrémenté de musiques composées pour l’événement. C’est quelque chose que nous travaillons sans cesse, toujours dans cet esprit de mutations et de cohérences pluridisciplinaires. Inutile de dire qu’effectivement ils ont énormément apporté à ma conception de la scène et aussi à la conception mentale de l’album. Ils continuent beaucoup à m’inspirer, et pour longtemps encore j’en suis persuadé.

As-tu des souvenirs particuliers, des moments forts associés à la scène, au public ?
Des tas! Notamment au niveau du contact. Je pense par exemple à cette femme à moitié folle qui s’était incrustée sur scène avec le micro pendant que nous essayions de tenir tant bien que mal le concert (Regardez la vidéo “la ballade des gens heureux” de Clair Obscur sur Youtube, c’était un peu ça), mais au final ce “grain de folie” a apporté une touche très étrange mais pas si négative ma foi. Ensuite, c’est la curiosité non dissimulée de certains à vouloir participer avec les instruments métalliques, surtout en festival. C’était parfois bancal mais toujours convivial. L’expérience de la Manekine, à Pont Ste Maxence, a été une journée remplie d’excellents rapports humains et professionnels. La liste est encore longue, et il y a encore du chemin à faire.

Sur ton Myspace, on peut lire la phrase suivante : "Déchirer le fer comme du papier à musique"; cela pourrait-il être une nouvelle façon d'appréhender la musique industrielle ?
Certainement! Non, sans rire je ne prétends pas vouloir révolutionner la musique industrielle ni quoi que ce soit, c’est au départ une phrase qui m’est venue comme ça sans trop savoir pourquoi, mais je trouvais que ça sonnait bien. Cette obsession de la matière que j’ai, en particulier le métal, ses incroyables capacités sonores... je n’ai vraiment pas grand-chose à dire sur cette phrase, encore une fois on peut l’interpréter comme on veut!

Le mot "cinématographique" est présent quand on évoque ta musique, aimerais-tu un jour réaliser un film ? Est-ce une idée qui te trotte dans la tête ?
Qui dit multimedia dit vidéo, effectivement j’ai plein d’idées à réaliser, que j’ai plus ou moins réalisées, mais bon c’est toujours loin de ce que je voudrais faire. Pas de projet réel pour l’instant, mais à venir sûrement, j’ai déjà bossé plusieurs fois avec un collectif vidéo qui réalise des courts métrages extra (La Cause), nous avons une bonne cohésion, il y a au moins là de quoi faire si j’avais quelque chose de précis à proposer dans l’immédiat.

Toujours à propos de cinéma, le split avec Neon Rain "Io Non Ho Paura" (qui a précédé la parution de "Terre Brûlée") était dédié à l'oeuvre du réalisateur Dario Argento : que représente ce metteur en scène pour toi ?
C’était surtout une idée de Serge (Neon Rain) à la base, je connaissais très peu de films d’Argento. Quant le projet a été lancé je me suis rattrapé et me suis lancé davantage dans une sorte d’exercice de style que d’hommage. Avec le recul, je ne trouve pas que le titre que j’ai produit ait vraiment un rapport, du moins, cru avec ses films, mais plutôt avec le fond, je me suis davantage concentré sur le psychologique. Une illustration catacombesque, si on veut inventer un adjectif tordu. Enfin quelque chose comme ça !

Les mois à venir vont-ils être bien occupés pour Gerostenkorp, aussi bien en termes de composition que d'interventions sur scène ?
Pour ce qui est de la composition personnelle, j’essaie de faire évoluer quelques bribes pour l’instant, mais rien de concret. Pour la scène, le collectif Ek-Sistere et moi avons une représentation pour le week-end précédant le 14 Juillet en Belgique à Velsalm durant le festival “Bitume” (Arts de rue). Un autre événement est prévu pour Novembre au Glaz’Art à Paris en collaboration avec le collectif Cyrtha-Sanril. Du gros à venir donc! Peut-être entre-temps un projet de sonorisation de court-métrage, mais rien de sûr pour l’instant.

Cette interview s'achève, un grand merci à toi d'avoir pris le temps d'y répondre ! Je te laisse le mot de la fin tout en te souhaitant bonne continuation...
Merci à toi et ton soutien, au plaisir!

 

Le mot de la fin, c’est pas pour tout de suite, je vous laisse plutôt quelques liens pour illustrer mes propos:

OPN: http://www.opn.fr/

Ek-Sistere: http://ek-sistere.over-blog.com/

Cyrtha-Sanril: http://www.myspace.com/cyrthasanril

La Cause: http://asso.lacause.free.fr/

Von Magnet: http://www.vonmag.net/

Gregory Hoepffner: http://www.gregory-hoepffner.net/

Mickaël Desvergnes (IN TRAILS): http://www.myspace.com/intrails

Terroritmo: http://www.myspace.com/terroritmo

Tilia Weevers: http://tilia.weevers.free.fr/

 

                                Gasp, année 2009

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