Interview Electric Press Kit (année 2006)

Après deux EP qui ne sont pas passés inaperçus, "Je danse avec la Mort" (1999) et "Show me" (2002), Electric Press Kit nous revient en 2006 avec "Analogic", un premier album qui a vu le jour sur le label Les Disques De La Crypte et qui devrait provoquer un intérêt accru pour cette formation. L’occasion pour les Sentinelles et leurs lecteurs de faire plus ample connaissances avec le duo Emmanuel et Jef et pénétrer encore davantage dans leur univers sonore où viennent se percuter cold wave, noise et indus pour produire des paysages aux couleurs uniques d’Electic Press Kit.

Qui se cache derrière EPK ?
Jef
 : Deux grands méchants loups.
Emmanuel
 : Jean-François est à la basse, et je suis à la guitare et au chant, j’assure la programmation.

EPK est-il le moyen pour vous d'atteindre un but ? Sinon pourquoi avoir ressenti le besoin de vous lancer dans cette expérience ?
Jef
 : Un but de foot oui! En fait pas vraiment un but mais un accomplissement personnel de nombreuses années de musique, où plutôt d'intérêts pour la musique. Ce n'était pas un besoin mais une façon naturelle de partager des moments de création musicale avec mon amant de l'époque (Manu).
Emmanuel
 : Ah ? En tous cas, si but il y a, je pense qu’il répondrait à une certaine adhésion à l’éthique musicale développée par G.P. Orridge qui expliquait dans une interview, que son objectif, avec Throbbing Gristle était de "savoir jusqu’où on pouvait métamorphoser et coller le son, présenter des sons complexes et non divertissants dans une situation de culture populaire afin de convaincre et de convertir…".
Cette expérience répond à la volonté de développer une nouvelle vision esthétique et sensitive de la musique en nous appuyant sur les travaux de nos prédécesseurs…

Quelles sont vos influences tous domaines artistiques confondus ?
Jef
 : Elles sont nombreuses, multiples et englobent de nombreuses formes d'art. En cinéma, principalement des classiques : Renoir pour sa dénonciation des différences sociales; Fritz Lang dans sa période expressionniste; Ingmar Bergman pour sa réflexion introspective de l'âme humaine; Federico Fellini pour la folie; et plus récemment des cinéastes comme Jim Jarmush, Atom Egoyan, Amos Kollek.
En musique, les piliers de la cold, goth, noise à savoir Joy Division, Bauhaus, Jesus & Mary Chain, Sonic Youth. Mais j'écoute aussi du post-rock (n'en déplaise à mon camarade Manu) tout en participant à un autre projet musical de ce genre : Ba[j]ka. Enfin et cela peut surprendre par rapport au style de musique de EPK, j'écoute beaucoup de pop (Flaming Lips, Doves, Mercury Rev et de nombreux autres groupes).
Emmanuel 
: Musicalement, je citerai d’abord les Stooges, le Velvet Underground, Mc5, New York Dolls, Suicide pour les groupes anciens…
Ensuite, même s’il est vrai que l’usage d’étiquette, pour qualifier une musique, est réducteur, en Cold Wave, évidemment, Joy Division, Siglo XX, Killing Joke, Stockholm Monster, Section 25, Comsat Angels…, en Noise, Big Black, Pain teens, Chrome, Unsane, Swans, Sonic Youth, Drunk with guns… et en Indus, des groupes comme Neubauten, Test Dept, Whitehouse, SPK, Dissecting Table, Throbbing Gristle…
D’un point littéraire, je m’intéresse aux littératures françaises et étrangères, sous toutes leurs formes (roman, poésie, essai, mémoires…) ; des écrivains tels que Céline, Kafka, Sade, Cioran, Joyce, Mallarmé, Chateaubriand, Laforgue, Lowry, Péguy, Bernanos, ou encore Jünger, Bukowski, Burroughs, Michaux, Giauque…

Pour ce qui est de la musique certaines influences s'affichent clairement (plus à travers des genres que des groupes proprement dit) sans que ceci n'empêche EPK de montrer un visage original et personnel, est-ce un facteur que vous gardez toujours en vue au moment de composer ?
Jef
 : J’interviens très peu dans le processus créatif mais il est évident que j'apprécie beaucoup quand Manu apporte des idées que l'on ne trouve pas ailleurs.
Emmanuel
 : Il n’y pas de règle en la matière…Tout fonctionne au feeling…Je crois qu’il est important de se démarquer de ce qui a déjà été fait. C’est une prise de risque puisque beaucoup de gens aiment pouvoir se repérer et identifier des références facilement… "J’aime tel groupe car il sonne comme tel autre groupe …", beaucoup de gens fonctionnent ainsi…Je n’ai pas envie de piquer les riffs de guitares ou les lignes de basse de Joy division…Même si on les adore, je veux que l’on fasse quelque chose de personnel…Je ne vois pas l’intérêt de refaire ce qui a déjà été fait il y a vingt ans…Mais, apparemment tout le monde n’est pas d’accord avec ça…

Avec quels groupes ou courants actuels vous sentez-vous des affinités ?
Jef 
: Les Beatles !!!
Emmanuel 
: Ou Abba…Je ne sais pas vraiment s’il est possible de rapprocher réellement Eleectric Press Kit d’autres formations…Comme je viens de le dire, nous essayons d’emprunter une voie personnelle … Néanmoins, nous avons reçu des retours de gens qui avaient écouté nos disques précédents, certains parlent de Joy Division, d’autres de Big Black, Killing Joke, Unsane, Siglo XX…ou de Sonic Youth…

Vous définissiez votre musique de cold wave bruitiste indus ("A cold wave music mass"), cette définition vous satisfait-elle toujours alors que sort votre premier album ?
Jef
 : Le fait de toujours essayer de coller une étiquette sur nos musiques est un peu réducteur mais il est évident que cela permet de cerner en quelques concepts notre musique et d'éclairer ainsi de potentiels amateurs de nos morceaux. Cependant "cold wave bruitiste indus" me convient relativement bien.
Emmanuel 
: Nous qualifions effectivement notre démarche par ce terme "cold wave bruitiste/ indus", notre musique est "expérimental", mais replacée dans un contexte "rock"…C’est une tentative de définition… Les guitares sont saturées, la basse linéaire, la batterie robotique, syncopée, le tout est parfois appuyé par des samples renforçant les atmosphères et les thèmes de nos titres.

Si vous deviez présenter "Analogic" ça donnerait quoi ? Est-ce qu'il reflète ce que vous aviez imaginé avant de vous y mettre ou le résultat est-il éloigné du postulat de départ ?
Jef 
: Une tuerie…
Emmanuel
 : "Analogic" est notre premier album, il est composé de dix titres inédits et d’un remix des "Secrets suspendus" réalisé par le projet toulousain darkhop breakbeat Gottschalk…
Certains titres s’inscrivent dans la lignée de ce que nous faisions auparavant sur le Show me ep et sont axés autour du triptyque guitare/basse/Drum machine tandis que d’autres sont très axés "machines" avec l’emploi prédominant de synths et de séquencers, mais nous avons essayé de garder, sur ces titres, une atmosphère sombre et poisseuse …Sur un titre comme "Tu voles avec les anges", on a voulu faire un clin d’œil aux synthés et boîte à rythmes vintage en enregistrant ce titre cold/electro, clin d’œil aux technologies utilisées par des instruments comme la Roland TB 303 et le Mini Moog …
Quant au résultat, il n’est pas éloigné du postulat de départ dans le sens ou nous voulions faire un état de tous nos désirs en matière de songwriting, ces titres "guitare/basse/drum" dont je parlais et des morceaux axés sur un son plus électronique…Nous travaillons d’ailleurs aux démos de notre second album, elles prennent, pour le moment, un sens qui tend plutôt vers cette première direction de titres "guitare/basse/drum"…Un rock sombre, bruyant et primitif…

Je ne m'attends pas à ce que vous disiez du mal de votre nouveau bébé encore tout frais, alors attardons nous sur vos précédentes productions, arrivez-vous encore à les écouter, ou est-ce que comme moi lorsque je relis une ancienne chronique, vous vous dites que, franchement, si c'était à refaire... ?
Jef
 : Ne jamais rien regretter…
Emmanuel
 : Ce que je peux dire, à ce propos, c’est que le son de "Show me" était low-fi, âpre, dans une lignée post- Punk et noise, en réaction a un certain conformisme actuel qui veut que tout le monde ait le même son ultra compressé …Je n’ai jamais souhaité que nous sonnions à la manière d’un groupe de R’n’b US…
Maintenant, il est évident que si nous enregistrions cet ep aujourd’hui, il sonnerait différemment, nous avons évolué, notre son aussi…

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur la pochette d'"Analogic" ? Pour vous une cover est-ce juste un moyen d'attirer l’œil du chaland ? Parce qu'on ne sort pas un album sans jaquette ou est-ce une part importante de l'album, la pochette?
Jef :
Elle est belle. On peut d'ailleurs féliciter les gens du label (Yann notamment).
Emmanuel 
: La pochette a été réalisée par Yann des Disques De La Crypte que nous tenons d’ailleurs à remercier…Il a également réalisé le site officiel du groupe (http://epkofficial.free.fr).L’artwork du disque nous plait beaucoup. Pour nous, une cover est en quelque sorte un écrin…C’est important car c’est le premier contact que l’on a avec un disque, elle doit refléter le contenu de celui ci…Mais, une pochette n’est pas non plus nécessairement illustrative, elle doit aussi poser des questions…C’est, donc, aussi une part importante d’un album à mon sens.

Votre musique ne transpire pas le bonheur béat, elle est plutôt sombre et torturée, dans la vie vous êtes de grands dépressifs au teint blafard s'épanchant sur votre mal être au coin d'un bar ou votre art sert-il d'exutoire à votre côté obscur ?
Jef
 : Ayant des enfants, mon côté obscur n'entre pas réellement dans ma vie de tous les jours. Cependant cela peut être ressenti dans la musique du groupe.
Emmanuel 
: Coté obscur, je ne sais pas…Mais, il est évident que chaque personne a, en elle, des fêlures…Nos chansons traitent de ces thèmes… La musique est souvent un exutoire, comme tu le dis, pour moi, en tous cas.

Comment se déroule le processus de création, écrivez-vous d'abord la musique et ensuite les textes, le contraire ? Estimez-vous l'un plus important que l'autre ?
Emmanuel
 : En fait, le texte et la musique viennent conjointement. Je ne pourrai pas mettre des textes sortis de mes tiroirs sur des musiques, ce serait artificiel.
Une chanson est une association plus ou moins pertinente entre une ligne mélodique (ou pas), une structure rythmique et des mots, le texte… La musique apporte la sensation et le texte, le sens ; l’ensemble doit transmettre une émotion…

Dans quel état d'esprit vous trouvez-vous au moment de composer ? Avez-vous une discipline qui vous pousse à vous mettre à vos instruments pour créer ou attendez-vous que l'inspiration vous tombe dessus ?
Emmanuel 
: Lorsque j’ai une idée, je la fixe sur le papier, des bribes de texte et des accords de guitares…J’affine le tout, puis, lorsque je parviens à un résultat qui me satisfait, on construit la structure du titre ; on la joue en live lors d’une répétition, alors, par la suite on enregistre une démo en vue de préparer l’enregistrement final…

En parcourant votre press-book il ressort que vos précédentes productions ont reçu un accueil favorable de la critique, vous attendiez-vous à cet accueil et qu'en est-il de celui du public ?
Jef
 : Cela démarre relativement bien et c'est avec des interviews comme celle-ci que nous pourrons toucher un public de plus en plus nombreux.

Et la scène, vous aimez ? Je suppose qu'il n'est pas facile de tourner dans l'Hexagone ?
Jef 
: La scène est le côté le plus excitant lorsque l'on fait de la musique. Nos concerts ne sont pas encore très nombreux mais à chaque fois que nous sortons de scène l'envie d'y retourner est très forte. Mais il est vrai qu'il est difficile de trouver des dates dans l'hexagone : cependant des projets sont prévus pour septembre et octobre 2006. Quant à la région parisienne c'est encore plus dur. A ce propos nous acceptons toutes les propositions pour jouer et nous recherchons même une sorte de "manager" pour nous trouver des dates en Ile de France.
Emmanuel 
: Et ailleurs…

Y-a-t-il une question que j'aurais oublié de poser ? Sinon je vous laisse le mot de la fin...
Jef 
: Oui, la taille du sexe de Manu mais c'est du domaine privé donc no comment.
Emmanuel
 : Jef a besoin de se reposer apparemment… Nous remercions The Sentinels Of Time de son intérêt et j’aimerai également attirer l’attention sur les efforts déployés, pour la promotion de la scène underground, par des structures comme External World et Rulaiz Inc !

 

                      Brown Jenkin (juillet 2006)