Interview Dragon Mandole (année 2009)

Dragon Mandole, c'est le projet d'un homme, Padrigh. De ses voyages, de sa passion pour les musiques traditionnelles, mais aussi d'une sensibilité et d'un regard profonds, cet artiste offre avec "Bard's Tale I : Esprits du Soleil Levant" un superbe album qui invite au rêve, à la méditation et au recueillement, inutile cependant d'en dire plus, l'entretien qui suit est un véritable plaisir de lecture qui parle par lui-même et vous donnera envie de découvrir un univers où un feu étrange, magique et envoûtant, est né des amours d'une mandoline et d'un dragon...

Salut Padrigh ! La biographie qui figure sur ton Myspace nous apprend l'intérêt tout particulier que tu as pour les musiques traditionnelles : comment est née cette passion ?
Salut Gasp ! Merci de m’inviter pour cette première interview, cette question est essentielle pour moi, alors je vais me permettre de la développer.

J’ai retrouvé il n’y a pas longtemps les cassettes audio que ma mère mettait dans la voiture quand nous étions enfants, et j’ai gardé les cassettes “folk” en souvenir: il y avait Planxty, Clannad, Silly Sisters, Chieftains, Alan Stivell, Gwendal, Kristen Nogues, Wolf Tones, Triskell, le gitan Manitas de Plata, il y avait aussi de la musique d’Amérique du Sud... je ne pourrais pas reconnaitre d’oreille la plupart de ces artistes que je n’ai pas entendus depuis vingt ans pour la plupart, ce sont des souvenirs de l’enfance et je ne peux me souvenir que de ce qui se dégageait de l’ensemble: cet esprit folk, qui est l’esprit de la terre, de la mer, et celui des hommes. J’ai étudié la guitare classique quand j’étais enfant mais j’ai toujours préféré les morceaux traditionnels... je rejouais les airs que j’avais appris en écoutant les cassettes, parmi celles-ci il y avait un guitariste qui avait enregistré plus d’une heure d’airs bretons et irlandais, les arrangements étaient excellents et je les ai rejoués du mieux que je pouvais. J’avais aquis tout un répertoire d’airs “celtiques”, sans même connaitre leurs noms ! Et puis plus tard quand j’ai grandi, aller dans les pubs irlandais, quand il y avait des musiciens, c’était fantastique ! Je me suis toujours senti chez moi dans ces endroits. Les musiciens des pubs m’ont beaucoup inspiré: violons, accordéons, guitares, bodhrans, flûtes irlandaises, et même quelquefois des joueurs de uillean pipe, ce sont des gens spontanés et sans prétention, qui jouent pour le plaisir de la convivialité... Ce que j’aimais le plus, c’est le tonus et l’énergie qu’ils avaient et qu’ils communiquaient aux autres, le tout dans le brouhaha des rires aux éclats et des bruits des pintes avec lesquelles on trinque. C’est aujourd’hui l’un des rares endroits civilisés où j’aime encore aller !

Et puis encore un peu plus tard j’ai commencé à rechercher activement et découvrir la musique traditionnelle d’autres horizons, j’ai vite eu mes préférences et je suis tombé amoureux des musiques des pays baltes en particulier, mais j’ai aussi découvert les autres musiques de la France: pays Basque, Haute-Bretagne, Normandie, Auvergne, Gascogne, Provence, du côté de la Belgique j’ai pu écouter de très belles musiques, il y a aussi une forte tradition au Québec, et quant à la Louisiane... j’adore la musique Cajun, qui est restée authentique, mais qui s’est teintée là-bas des couleurs locales, aux Etats-unis elle est même devenue une des composantes essentielles de la musique “Americana” et “Country”...

La musique traditionnelle c’est une langue vivante, qui a un passé mais a aussi la capacité d’évoluer, elle permet de remonter dans le temps, “c’est au charme vieillot”, mais elle peut aussi se projeter dans le futur. On peut parfois la confondre avec la musique médiévale, qui pour moi est une langue morte, je la considère comme figée et gravée dans le temps, “elle est au charme antique”.
La musique traditionnelle est le témoin et la mémoire des hommes, c’est la musique du petit peuple, celle que l’on jouait pour les fêtes ou les mariages, ou que l’on chantait en travaillant aux champs. Elle a longtemps été ignorée, vivant dans l’ombre de la musique de cour, de la musique dite savante.
Elle possède pourtant des aspects uniques par rapport à toutes les autres musiques: les plus anciennes sont rarement attribuées à un auteur, elle sont le plus souvent anonymes, on ne sait pas qui les a écrites. Et certaines de ces mélodies se démarquent tellement par leur beauté, brillamment composées et si simples à la fois, que j’ai du mal à imaginer qu’une seule personne ait pu les écrire, c’est une question que je me pose depuis longtemps, mais je crois que pour ces plus belles d’entre elles, avant d’atteindre leur forme définitive, elles ont voyagé, elles se sont fabriquées lentement, elles sont peut-être nées de presque rien, d’un simple air à chanter, et puis elles se sont étoffées au fil du temps, chaque personne y apportant un peu de son âme, pour enfin la transformer en perle rare.

C’est une immensité de trésors et de joyaux qui sont encore à l’état brut pour la plupart, ce sont d’antiques tableaux dont beaucoup sont tombés dans l’oubli et demandent à être restaurés, d’autres demandent à être réapprivoisés, ou réinventés... Les nouvelles technologies n’y seront pas d’une grande aide pour cela, et je crois que seuls les outils d’un artisan et le savoir-faire peuvent lui garantir cette authenticité.

Quelle est l'histoire de Dragon Mandole, ton principal projet ? Quelles motivations sont à son origine ?
Dragon Mandole représente ce que j’ai toujours aimé le plus: la musique folk / traditionnelle. J’en écris depuis plus de dix ans, hélas les aléas de la vie ne m’ont pas vraiment permis de me laisser m’exprimer à travers celle-ci. Mais elle est restée une étoile lointaine à laquelle je me suis toujours accroché.

Le début de l’histoire de Dragon Mandole s’est passé au Mexique, je vivais à Querétaro dans un appartement que je louais à un ami qui avait un studio d’enregistrement. Je vivais très seul, alors je lui ai acheté un de ses ordinateurs pour commencer à enregistrer ma musique, mais je ne connaissais rien en enregistrement, alors il m’a prêté un micro et m’a montré les techniques de base avec le logiciel qu’il connaissait. J’avais déjà deux de mes guitares là-bas, mais j’avais besoin de quelque chose d’autre, alors en flanant dans les rues de la ville j’ai trouvé un magasin charmant et discret, tenu par une vieille dame. Il y avait plusieurs modèles de mandolines, j’en ai essayé une qui me plaisait et que je voulais acheter. Mais la señora était surprise de voir ma façon de jouer ^_^ alors elle m’a demandé d’essayer une autre qui sonnait bien mieux, elle était fabriquée dans le Michoacan et était un peu plus chère, elle était faite en “palo escrito” (sorte de palissandre)... et voilà, j’avais craqué pour celle-ci. J’ai réussi à accorder la mandoline différemment de l’origine, ce qui m’a permis de jouer à peu près comme une guitare, et puis cela a fait des miracles, j’ai rejoué mes anciens morceaux, et je les ai recréés en y apportant ce nouvel instrument. Un de ces vieux morceaux comportait le nom "dragon", j’y ai ajouté le nom générique de ce petit instrument qui m’a toujours charmé: mandole. Et voilà: Dragon Mandole. La mandole était là en quelque sorte pour apaiser le dragon après une escale, qu’il puisse se reposer avant de repartir.

Que raconte "Esprits du Soleil Levant" ? Quels sont les liens qui unissent les trois parties rythmant cette oeuvre ?
Les “Esprits du Soleil Levant / Gardiens du Vieux Soleil” ce sont un peu les rivières du passé que l’on essaye de remonter, on peut y arriver jusqu’à un certain point, mais leur origine serpente si loin dans la nuit des temps que par la force des choses on finit par en perdre la source.
Les liens qui unissent les trois parties de l’album sont comme ces rivières, des liens de famille. C’est assez long de parler de cet album et de tout ce qui a pu se passer, je n’ai jamais raconté son histoire, pas même à moi-même, alors je vais essayer de résumer la création des trois parties, qui ont été écrites presque l’une après l’autre.
La première partie est issue de l’univers japonais et coréen, les anime-mangas (en particulier les vieux mangas de Leiji Matsumoto), certains jeux video comme Tenchu, Ico, Chrono Trigger, les films de Kurosawa, Kitano ou Kim Ki-Duk...pour ne citer que quelques exemples, parce que c’est une grande partie de ma culture. Un seul groupe aussi m’a beaucoup aidé pour la composition: le groupe japonais Jack or Jive. Je n’ai pas de disque de musique japonaise ou coréenne à la maison à part la musique de ce groupe, je me suis inspiré de la musique qui berce l’ensemble de cet univers. Le banjo a été un choix déterminant et a été très précieux pour pouvoir reproduire de la musique asiatique, on trouve l’équivalent de cet instrument dans toute l’Asie, un petit luth au son aigre mais très expressif. (comme le shamisen au Japon ou le phin en Thailande et au Laos).

La deuxième partie c’est le pays de mon père, le Laos, c’est l’Asie du Sud-Est. C’est grâce aux premiers morceaux que j’avais écrits que j’ai pu imaginer cette musique, j’ai utilisé le petit luth que j’ai ramené du Laos, le phin, et j’ai utilisé des petites flûtes, ce qui m’a permis de donner plus de légèreté et de fantaisie. J’ai travaillé sur ces morceaux de la même manière, mais l’inspiration fut plus hasardeuse et hétéroclite: quelques rares documents sonores de l’Indochine, un peu de la vie là-bas, la pluie qui ne s’arrête pas...et puis aussi les karaokés lao que mon père écoute (fort) à la maison tous les dimanches matin...tout cela créé une certaine ambiance... ^_^

Enfin la troisième partie, j’écoute beaucoup de musique de Mongolie et de Tuva, (une petite région de la Russie, proche de la Mongolie). Les musiques là-bas ont toujours été plutôt archaïques et rudimentaires: une voix, quelquefois accompagnée d’un instrument, c’est tout. Mais la Russie y a apporté son influence, tant dans l’aspect que dans l’écriture de la musique traditionnelle, et il y a maintenant beaucoup de groupes qui savent parfaitement restituer cette musique très ancienne, ils l’ont étoffée en y apportant ces nouveautés. Deux de ces groupes très importants qui m’influencent beaucoup: Hun-Huur Tuu et Yat-Kha. J’ai pu voir jouer le groupe Yat-Kha dans ma ville, le chanteur a une voix de basse si profonde, c’est extraordinaire, son chant vous envoûte dès les premiers instants... un charme archaïque habité par une force guerrière...

J’ai créé le morceau “Horses in the Morning” dans l’esprit de ces groupes, en essayant d’imiter leurs belles voix, j’ai imaginé les steppes, et aussi les chevaux... je n’ai jamais vraiment chanté et je ne sais pas monter à cheval ! mais je me suis imaginé tel en enregistrant la voix, ce qui était un simple test. Le résultat s’est révélé surprenant, j’ai même été gêné en écoutant la voix que j’avais ajoutée par dessus les guitares, j’ai tout de suite reconnu quelque chose qui n’était pas que asiatique, mais aussi amérindien. Peu de temps après j’ai créé un nouveau morceau qui était un peu l’inverse du précédent, quelque chose de très calme et de serein, que j’ai appelé Ixtaccihuatl (c’est une montagne au Mexique). Ces deux derniers morceaux m’ont fait perdre les repères que j’avais pris en Asie, la musique de l’album que je préparais avait porté son regard discrètement vers l’Amérique indienne. Je suis ensuite parti au Laos avec certains de mes instruments, cela faisait 15 ans que je n’y avais pas été. J’ai pu continuer à arranger et améliorer les compositions. Je suis encore rentré en France, momentanément, avant de repartir là-bas, j’avais acheté un aller simple pour le Laos et je me préparais pour aller y vivre... mais je n’ai jamais repris l’avion, j’ai décidé de rester en France au dernier moment, et je suis reparti à zéro, encore une fois. L’album était prêt mais je ne me décidais pas à le finaliser pour le publier. Plusieurs mois se sont écoulés pendant lesquels j’ai été perturbé, et j’ai fait un rêve qui m’a rendu très triste, un rêve que je raconte à la fin de l’album. J’ai alors écouté l’album de Luzmila Carpio, un disque très précieux pour moi, c’est une indienne Quechua de Bolivie, une grande dame d’une grande sagesse, j’ai même eu la chance de l’écouter lors d’un concert, elle avait fait brûler du copal dans toute la salle, c’était magique. Et donc pendant que j’écoutais cet album je me suis mis à pleurer dès les premiers instants, je n’ai jamais autant pleuré. Je ne sais pas ce qui s’est passé, c’est bizarre, mais après j’ai prié pendant deux mois, chaque jour, le 1er mois j’ai écrit plus de 200 petites mélodies (je les ai comptées) j’ai sélectionné les préférées, et pendant le 2ème mois j’ai construit et arrangé ce morceau qui dure 20 minutes, influencé par la musique Quechua.

L’album était enfin fini grâce à ce dernier morceau. J’ai reclassé les titres de l’album et j’ai alors réalisé qu’il y avait trois parties distinctes, trois thèmes: l’Asie du Nord, l’Asie du Sud, et un mélange Asie des steppes / amérindien...
Il y a un lien qui unit les Amérindiens aux Asiatiques, quelque chose que tout le monde ne sait pas encore malheureusement: les Amérindiens sont tous d’origine asiatique lointaine, ils sont passés par le détroit de Béring, à pied, pendant la dernière période de glaciation. Selon les historiens leurs premières traces remontent à 40000 ans avant notre ère. Il n’y a aucune trace de l’homme avant cette période. Ils ont migré et peuplé progressivement toute l’Amérique, du Nord au Sud, jusque vers -7000 ans, ce qui correspond à la fin de la dernière glaciation. Voici un extrait du résumé d’un livre sur l’histoire de l’homme des Amériques:
“Venus de la Sibérie orientale, à l’époque reliée à l’Alaska par la Béringie, les premiers groupes de chasseurs commencent à peupler le Nouveau Monde à la fin du Pléistocène, apportant avec eux leurs racines asiatiques.(...) Ils lèguent à l’homme moderne leur conception cyclique du monde, toute entière imprégnée de spiritualité, la richesse de leurs civilisations et cette symbolique universelle commune de l’Alaska à la Patagonie.”

Je crois que l’album “Esprits du Soleil Levant” remonte à travers le temps et raconte une partie secrète de l’histoire des asiatiques, d’une manière particulière, imagée, sans rien dire. L’album s’est exprimé seul, indépendamment de ma volonté. J’ai l’impression d’avoir assemblé les pièces d’un puzzle et d’avoir découvert cette histoire seulement après que ce puzzle se soit entièrement reconstitué.

La mémoire du monde, les rêves, la force et la beauté de la Nature et une sagesse reconquise pour l'homme qui tente de trouver sa place et un équilibre parmi ces éléments : est-ce cela le premier volet des Bard's Tale ?
Oui c’est bien cela, j’ai essayé de plonger aussi loin que possible en direction des rêves, j’ai imaginé et inventé des souvenirs que j’ai transposés dans la musique, comme la “random memory” que l’on injecte aux androïdes pour qu’ils se réveillent et prennent vie...

Il émane de ta musique un profond sentiment de recueillement, voire parfois de paix, ainsi que d’authenticité, tout cela bien éloigné des vaines courses contre le temps de nos sociétés modernes...
...mais aussi de mélancolie et d’amour. L’amour des petites choses. Si vous observez la pluie dans le calme, vous imaginerez peut-être et comprendrez que chaque petite goutte qui tombe a son importance et a son rôle, même le plus infime. C’est quelque chose d’élémentaire, mais ce qui me rend mélancolique, c’est que les gens n’ont plus le temps d’accorder de l’importance à ces petites choses, si essentielles à la vie. L’homme moderne ne s’intéresse plus qu’aux grandes directives: orgueilleux et mégalomane, il est en train d’infrastructurer presque toute la planète, de la transformer peu à peu en machine. L’homme est en train de tisser une toile à travers ses méandres, dans l’espoir de défier le temps et d’accéder plus vite au bonheur... mais il n’est pas heureux.. Il le pourrait, s’il n’était pas conflictuel. Il ne peut pas accéder au vrai bonheur parce que sa vision du bonheur est régie par des règles, des institutions et des dogmes si compliqués que les fondements même ont fini par échapper à tout le monde. Sa conception du bonheur est emprisonnée dans une tour d’ivoire et dans un temple de jade
Mais le véritable bonheur ne se trouve pas dans un temple, mais plus sûrement tout autour du temple, en arrosant les fleurs du jardin chaque jour. De nature lente et attentionnée, c’est celui qui prend soin de n’oublier personne. C’est celui qui se manifeste par les choses insignifiantes de la vie, comme les petits cadeaux que l’on offre à ceux que l’on aime. Il existe dans chaque petite goutte de pluie qui tombe. Le bonheur le plus grand de tous, je l’imagine dans ce poème de Pablo Neruda (je cite de mémoire) :

Para cada grana de arena en el mar, para cada estrella en el universo, que sea una infima parte del amor que tengo por ti.” “Pour chaque grain de sable dans la mer, pour chaque étoile dans l’univers, qu’ils soient une infime part de l’amour que j’ai pour toi.”

L’album a été écrit sur une période de plusieurs années (2005-2009) entre la France, le Mexique et le Laos : ta musique résonne effectivement de voyages et de rencontres, d’expériences, est-ce que l’esprit d’une quête la hante également ?
La fin de ta question comporte une part de clairvoyance... alors je m’efforcerai d’y répondre du mieux que je peux.
Il y a une petite affaire de divination qui remonte à quinze ans déjà. A cette époque j’étais encore adolescent, rêveur et sérieusement déconnecté. Après avoir vu ma photo, une médium a demandé à me voir, elle m’a invité chez elle et m’a laissé un message pour le futur lointain, mais elle l’a formulé comme une énigme, dont je n’ai pas eu besoin de me préoccuper, jusqu’à il y a quatre ans en 2005. J’ai alors compris que ce message concordait avec des souhaits profonds et personnels, et en prenant du recul, je pense que cette énigme était en partie un encouragement pour quelque chose de difficile à accomplir et à résoudre. J’avais un bon travail, des amis, mon groupe de musique, mais j’étais déçu par tant de choses ici que j’ai tout abandonné pour partir au Mexique, j’y suis arrivé avec un simple contact, sans savoir parler la langue. Et l’énigme de cette médium s’est matérialisée en une quête, un peu avant ce départ. J’ai vécu là-bas 9 mois, en partie dans Mexico la ville géante et fascinante. Ces 9 mois furent très importants et ils laisseront un impact et une influence sur toute ma vie. La musique là-bas résonne partout jusque dans les moindres recoins, c’est une terre de musiciens, ils recyclent et innovent beaucoup en produisant des musiques qui sont encore inconnues pour nous Européens. Je n’ai rien fait de particulier dans ce pays, rien “d’officiel”, je n’ai pas fait le tour des musées ni des sites touristiques, pas même Teotihuacan, mais je connais toutes les sortes de piments qu’on mange là-bas: jalapeño, chipotle, de arbol, habanero, poblano... je connais aussi les histoires locales de fantômes ou de sorcellerie... les quartiers pittoresques, et moins pittoresques... je me suis arrêté dans toutes les églises que je voyais, pour apprécier le calme et prier un peu, elles sont souvent magnifiquement décorées à l’intérieur... j’ai simplement fait là-bas quelque chose de si précieux qui me manquait ici: vivre. Partir dans un endroit lointain et inconnu, sans avoir de but précis, c’est la plus belle chose qui me soit arrivée.
Donc cet album résonne bien sûr de voyages, entrecoupés par une quête qui sans cesse s’est éloignée et rapprochée; il suffirait de si peu maintenant pour que le message que cette dame m’a rapporté des étoiles prenne enfin tout son sens.

Des sonorités black metal apparaissent par touches discrètes sur ton opus ("Horses in the Morning" par exemple), quelle tonalité particulière as-tu voulu donner en les utilisant ? Que représente pour toi le black metal ?
Le black metal est une musique sauvage, étrange et ésotérique. Les premiers albums qui ont marqué ce genre sont apparus à partir de 93. Et quelques années après c’est devenu une déferlante. J’ai donc vécu la révolution black-metal comme d’autres ont vécu la révolution punk vingt ans avant. J’aime la musique du black-metal, mais je n’aime pas toujours les thèmes abordés, trop souvent provocants ou misanthropes. Le black-metal c’est une manière extrême de s’exprimer certes, mais c’est un peu comme les histoires de vampires, elles ne sont pas forcément écrites par de vrais vampires... C’est aujourd’hui un genre surabondé et il n’est pas toujours facile de s’en faire une idée objective et positive, alors si vous ne connaissez pas encore le black metal, essayez d’écouter peut-être “Darkspace”, j’ai découvert ce projet il n’y a pas longtemps, il représente très bien le genre: sauvage mais à la fois très éthéré, et j’adore le thème abordé: l’espace...
Mais je me suis intéressé surtout au genre plus archaïque qui est rattaché au black-metal: le pagan-metal, on dit aussi “heathen-metal”, où la musique traditionnelle a vraiment toute sa place. Les thèmes sont très intéressants et matures: un mélange d’atavisme, de retour à la nature, parfois de lycanthropie, de nostalgie médiévale, les thèmes récurrents de Tolkien... Burzum, Kampfar, les 1ers albums de Satyricon, Falkenbach, l’album "Nattens Madrigal" de Ulver, Summoning, Drudkh, Nokturnal Mortum, Isengard, les débuts de In The Woods, Absu, Primordial, ce sont des groupes de référence pour moi.

J’écris souvent la musique traditionnelle dans cet esprit-là, j’ai joué dans un groupe de pagan-metal donc je suis habitué à créer un morceau entièrement à la guitare électrique, j’y ajoute ensuite mes instruments traditionnels, et une fois que le morceau est suffisamment bien harmonisé je remplace la guitare électrique par un instrument acoustique au son plus doux. Mais ce n’est qu’une des manières de faire. Dans ce 1er album j’ai laissé volontairement quelques sonorités rudes et sauvages rappelant le black metal, mais je ne maîtrise pas toujours bien ce son et je ne suis pas sûr de vouloir le refaire; cet album est en quelque sorte un adieu au monde underground.

Tu tentes d'évoquer, à l'aide de divers instruments traditionnels, certains bruits et sonorités (vagues, ruissellement d'une rivière...) ; y a-t-il des sons qui se présentent tel un défi tant ils se prêtent difficilement à une "traduction" instrumentale ?
Non, il n’y a pas de défi dans ce sens-là car je ne tente pas d’imiter en particulier une sonorité mais plutôt de m’en inspirer comme un mouvement cyclique, ou un mouvement de balancement.

Le vrai défi, c’est d’apprivoiser les instruments pour être capable de vibrer avec eux, ils sont en relation directe avec cette attention que je porte aux phénomènes naturels. J’aime connaître les essences de bois dans lesquelles mes instruments sont fabriqués: ma guitare folk est en érable ondé et palissandre, une mandoline entièrement en acajou, le manche de mon banjo est en tilleul, la guitare classique est faite de cèdre, ma cornemuse faite d’un arbre fruitier, le cormier, mais je ne suis pas sûr du nom, etc... ces essences de bois je ne sais pas les reconnaître, à part leur couleur distincte, je ne suis pas luthier, mais c’est la passion, l’admiration pour de véritables pièces d’artisanat qui est importante. J’ai modifié la tonalité de presque tous mes instruments à corde, je les ai accordés “pour moi”, certains sonnent beaucoup plus aigu qu’à l’origine, d’autres plus grave, ainsi avec le banjo et la mandoline maintenant je peux jouer des arpèges qui seraient impossibles à réaliser si ces instruments étaient accordés normalement, tandis que mes guitares folk et électrique sonnent de manière plus profonde et plus chaleureuse. Enfin cette notion d’arpège est très importante pour moi. Par exemple j’aime beaucoup le hip-hop du japonais DJ Krush, ou celui de DJ Lethal, ils ont l’art de s’approprier n’importe quel son, de les apprivoiser et de créer des boucles harmonieuses d’une parfaite symétrie. Un arpège c’est la même chose, si il est correctement écrit il peut s’apparenter à un rouage mécanique, il a besoin d’un axe pour se balancer et revenir sur lui-même, comme une machine, et on peut parler ici de perfection : ça marche ou ça ne marche pas, la machine vibre, ou ne vibre pas.
C’est grâce à tout ça que je peux prétendre imiter une roue à aubes, un moulin à vent, le balancement d’un bateau, du moment qu’il y ait mouvement, vibration, ou écho...

As-tu un instrument de musique qui te fait plus voyager qu'un autre, invite ton esprit à s'en aller encore plus loin ?
La mandoline m’a toujours fait rêver depuis que je suis enfant et c’est encore mon instrument préféré. Elle me fait penser plus que tout autre instrument à un jouet. Elle est faite de doubles cordes qui sonnent à l’unison, et quand on les frotte rapidement (le tremolo) elles donnent la sensation magique de jouer avec une boîte à musique...

Au côté de Dragon Mandole apparaît le nom de Dephender of the Krown : s'agit-il d'un second projet ?
Dragon Mandole et Dephender of the Krown sont deux créatures jumelles fantastiques, un oiseau géant et un navire, pouvant tous les deux se mouvoir dans les airs ou plonger sous la mer. Ils relient les mondes inférieurs et les mondes célestes, comme les arbres ou certains oiseaux plongeurs, qui sont des symboles très forts dans le shamanisme. La musique voyage avec l’une ou l’autre créature, mais je suis tout seul pour les guider, donc je dois courir dans tous les sens, de la salle des machines à la salle des contrôles, jusqu’au cockpit. Les instruments de musique mis à disposition sont autant d’outils pour coordonner le tout. Dragon Mandole explore volontiers ce qui est fantasmé, secret, ou oublié, comme l’Asie et certaines parties de l’Amérique. Mais je crois que je vais surtout voyager à bord du Dephender of the Krown, les racines européennes, c’est vaste, beaucoup à faire, trop de perspectives ^_^ c’est terrible !

"Esprits du Soleil Levant" marque le début des Bard's Tale : après l'Asie, sous quelles latitudes as-tu prévu de nous faire voyager ?
Bard’s Tale II : “Green and Grey” ce nom me plaît bien et je vais sans doute le garder. Ce sont des latitudes un peu plus familières: chez moi, à Plougastel, et la ville en face, Brest, mais alors juste pour aller au port et dans les pubs, il y aura aussi les vieilles cassettes poussiéreuses, et la mer, c’est tout. Quimper, Morlaix, ma foi non, c’est trop loin pour moi. Je suis fatigué. Et paresseux ! Mais plus sérieusement, la musique du prochain cd ce sera aussi l’Irlande, l’Ecosse, je n’y suis jamais allé, mais ce n’est pas grave, je préfère y voyager en rêve pour l’instant...

Quels sont les artistes (musiciens ou autres) qui t'influencent dans ton approche de la composition ou qui ont éveillé (et éveillent encore) des étincelles d'inspiration importantes à tes yeux ?
Quels sont tes projets pour les mois à venir ? Dragon Mandole sur scène, cela est-il envisagé ?

La musique que j’aime: New Model Army, My Dying Bride, Jack or Jive, Ordo Equitum Solis, Lycia, Goethes Erben, Tlon Uqbar... et j’écoute encore un peu de black-metal et du hardcore-punk, pour le tonus et les vitamines ! Mais aujourd’hui j’écoute plutôt la vieille country de Hank Williams, les folk-songs de Ramblin’ Jack Elliott, un peu de hip-hop, de la musique mexicaine, le rockabilly de Mike Ness ou de Big Sandy, du cajun, même de la pop ! J’écoute en priorité des choses très différentes de ce que je compose, ce qui permet de respirer et de décompresser ... j’ai découvert récemment Julieta Venegas, elle passait à la télé dans une publicité de coca-cola au Mexique, mais je ne savais pas ce qu’elle faisait, on la voyait juste danser, c’est tout, c’est de la chanson pop avec beaucoup d’influences traditionnelles mexicaines, les paroles et la musique sont très simples et à la fois spirituelles, c’est lumineux... je l’admire beaucoup, ses chansons me trottent dans la tête sans arrêt en ce moment !
Concernant mes projets, je voudrais proposer mes services comme musicien de studio, ainsi que pour faire des arrangements, j’aimerais aussi dans le futur enseigner la musique traditionnelle. Pour l’instant je travaille seul chez moi en écrivant tous les jours, même si ce n’est pas toujours facile de garder une bonne concentration. La musique que j’écris sera ma carte de visite, donc j’ai encore beaucoup à faire. Je n’ai pas l’intention de me produire sur scène, même s’il y avait cette possibilté, je ne préférerais pas, car écrire me fatigue déjà beaucoup. Mais à vrai dire je ne suis sûr de rien aujourd’hui, tout est possible, je fais du mieux que je peux chaque jour, et je verrai bien ce qui se passera par la suite !

Je te remercie pour ta disponibilité et te laisse le mot de la fin tout en te souhaitant le meilleur pour la suite de ton aventure musicale...
Merci à toi de même, au plaisir de te revoir, boire un autre milk-shake et disserter sur Quasimodo et Esmeralda, voilà... je crois que j’ai assez parlé alors...

Kenavo !


                                                   Gasp, année 2009