Interview Dernière Volonté (année 2007)

C’est fort d’un troisième album que Dernière Volonté revient taquiner nos émotions, nous retenant dans les accords mineurs de son œuvre la plus personnelle à ce jour. "Devant le Miroir" a de ces ambiances et de ces mélodies qui nous empoignent les chairs et l’âme, un éclat de ce miroir est le nôtre et nous renvoie une image, entre douleur et force, peine et résistance, la volonté de lutter et d’aller toujours plus loin, tout simplement. Mais qui mieux que Geoffroy D. pourrait nous parler de ces chansons où bat un cœur sincère et intègre, bien loin des diktats moralisateurs et puérils que d’aucuns souhaiteraient imposer…

Bonjour ! Pour commencer cette interview, peux-tu faire un saut dans le passé afin de nous parler de la naissance de Dernière Volonté ? Quel flambeau originel a donné vie à ton projet ?
La naissance du projet date de 1994, période durant laquelle j’ai enregistré une K7 assez bruitiste que j’avais naïvement nommée "Résistance". Puis j’ai défini un nom pour mon travail et j’ai commencé les premiers enregistrements de "Obéir et Mourir" au tout début de l’année 1995. Aussi loin que je me souvienne, il n’y avait pas de but précis, tout au plus un besoin de faire quelque chose par moi-même.

"Devant le Miroir", ton troisième opus, est paru il y a peu ; peux-tu nous le présenter ? Les émotions à fil tendu qui le parcourent semblent refléter des moments de vie douloureux…
Les émotions liées à la perte de la jeunesse et de l’innocence sont devenues les bases d’une réflexion confuse et obsédante. Il faut surtout souligner mon attachement au livre et au film "Le feu follet" qui ont insufflé un sang neuf à une grande partie de l’album. Je ne suis pas très doué pour parler de mon travail alors je ne pourrais que te dire qu’il s’agit de mon disque le plus personnel.

Je trouve que les compositions de l’album, soulignent la facette new wave de ta musique, sans bien sûr que l’empreinte propre à Dernière Volonté en soit altérée ; qu’est-ce qui a motivé cette évolution ?
Aujourd’hui je me sens plus libre dans la gestion de mes influences. Je crois que je n’ai plus rien à prouver ou à démontrer et en cela Dernière Volonté a montré un visage plus indépendant vis-à-vis d’un certain nombre de clichés. Mes influences sont nombreuses et pour la plupart issues de la vague "Post Punk" dont tu parles. Je suis un enfant des 70/80’s et j’ai été très vite marqué par les premiers Taxi Girl (un groupe très important pour moi), Soft Cell, Kraftwerk ou Suicide. On ne peut renier ce qui nous a construit et fortement impressionné. Je crois avoir eu le temps de digérer mon histoire pour me permettre de faire ressurgir ces influences au travers de ma musique.

Ce cheminement était-il prévu depuis longtemps ?
Je pense que ce cheminement était écrit et que, quelque part, il était la seule voie envisageable pour faire perdurer Dernière Volonté.

"Douce hirondelle" est un titre qui a un petit côté léger, j’ai même le sentiment qu’une touche humoristique n’est pas absente de cette chanson ; suis-je un peu dans le vrai ou complètement à côté de la plaque ?
Le texte n’est pas vraiment humoristique mais peut-être a-t-il indirectement cette connotation. En revanche le côté léger dont tu parles est effectivement tout à fait volontaire. Le but avoué étant de déstabiliser l’écoute trop facile d’un disque qui ne doit pas l’être au premier abord. J’ai aimé sa confrontation avec les autres titres, son aspect décalé et au final je dois admettre qu’il ne passe pas inaperçu, il a le dont de plaire ou d’exaspérer, en tous les cas il provoque une réaction.

Quelle est cette joie devant la mort dont tu parles ? Comment faut-il l’interpréter ? Est-ce l’expression ultime de l’amertume ou de la révolte ?
Peut-être un peu les deux, mais je crois que cela m’a surtout permis de synthétiser les propos très forts de Jacques Rigaut ou de Drieu La Rochelle sur la question du suicide. J’ai eu envie de donner une autre dimension à cette idée de fin et de confronter deux sentiments paradoxaux que sont la "joie" et la "mort". En inscrivant cette expression dans un des derniers morceaux du disque j’ai eu le sentiment de donner une coloration moins définitive à "Devant le miroir". Cela n’enlève en rien le contexte dramatique du sujet mais, comme le disait Louis Malle à propos des indices littéraires dans son film, cela permet de "démystifier la solennité de la mort". Pour finir, le terme ne vient pas de moi mais de Georges Bataille dans ses écrits pour l’Acéphale de 39.

"Le Feu sacré", "Les Blessures de l’Ombre" et "Devant le Miroir"; peut-on voir là une sorte de triptyque, trois étapes majeures regardant vers un avenir où se dessineraient les nouvelles lignes de Dernière Volonté ?
Exactement ! Ces trois albums, pourtant tous très différents les uns des autres, marquent le début d’une nouvelle ère. Aujourd’hui plus que jamais je me sens confiant dans l’avenir avec Dernière Volonté. Il est temps de sortir de l’ombre et d’aborder l’univers qui m’entoure d’une toute autre manière. Je peux planifier à l’avance les enregistrements du nouvel album, chose que j’étais incapable de faire auparavant.

Parmi les thèmes qui te sont chers, telles que les silhouettes tourmentées d’anciens récits de guerre ou encore l’amitié, peux-tu nous éclairer sur les autres sujets qui font battre le cœur de Dernière Volonté ?
La plupart des thèmes que j’ai développé se réfèrent surtout aux désillusions de la vie et ses fatalités. Les autres sujets que j’aimerais évoquer auront une coloration différente et seront pour la plupart axés sur une idée plus "universelle" de l’existence.

Dans "Les Blessures de l’Ombre", on peut entendre un morceau intitulé "Vienna", est-ce une ville qui, a un moment, t’as inspiré tout particulièrement ?
"Vienna"
a été écrit à mon retour d’Autriche en 2001. J’avais déjà l’idée de cette chanson en dînant avec Albin Julius la veille de mon départ. Je lui ai simplement dit "il faut que j’écrive une chanson sur Vienne, c’est une ville vraiment merveilleuse". A peine dans l’avion sur le chemin du retour j’ai écrit une ébauche de texte et fini le titre quelques semaines après. Il existe d’ailleurs 2 versions de cette chanson, une solitaire (inédite) et une autre avec les invités de circonstance que tu connais.

Autrement, y a-t-il d’autres villes ou d’autres sites en Europe qui t’ont séduit et sollicité en terme de création artistique ?
Non pas particulièrement. Je pourrais évoquer Paris mais c’est une ville dans laquelle je vis alors ça ne compte pas vraiment.

Quand j’écoute tes albums, j’ai souvent à l’esprit une image de flamme brûlant pour l’éternité au sein d’un vaste mémorial peuplé d’échos et de voix ; les visages du passé qu’elles évoquent trouvent-ils aujourd’hui chez toi une sorte d’apaisement, un peu comme si Dernière Volonté avait franchi l’étape d’une quête ?
Quelque part tu as parfaitement raison, il y a eu une évolution et également une forme d’apaisement dans mon travail. Comme je le disais précédemment, je me sens aujourd’hui plus libre dans mon travail et cela s’en ressent inévitablement.
Je ne sais pas si l’on peut parler d’une quête mais ce qui est sûr c’est que je me sens plus détaché des ombres et de certaines tourmentes.

La littérature tient apparemment une place importante dans ton univers ; quels sont tes auteurs favoris ? Aimerais-tu un jour réaliser un concept album autour de l’un de ces écrivains ?
En ce moment, c’est Kafka, Cocteau et Tristan Tzara. Pour ce qui est d’une thématique en rapport avec un écrivain je pourrais simplement évoquer "Devant le Miroir" et son rapport très étroit avec "Le feu follet" de Pierre Drieu La Rochelle.

Le 21 avril 2007 aura lieu à Anvers (Belgique) le concert "Obéir et Mourir" dans le cadre d’un festival "Nuit et brouillard" ; qu’est-ce qui motive la volonté d’en faire un évènement unique avec des titres appelés à devenir des éphémères de ton répertoire ?
Tout simplement parce que je n’ai jamais joué aucun de ces titres et que cela va me permettre de redonner un nouvel élan à ces enregistrements. En plus j’ai souvent pensé qu’une version alternative de cette réalisation me permettrait de mieux exprimer ce que j’avais voulu dire à l’époque. Mais je ne peux en dire plus car tout est en ce moment en ébullition. Qui vivra verra !

En mai 2005, j’ai eu le plaisir de vous voir sur scène à côté de Brest (Finistère) où vous partagiez l’affiche avec Death In June et Omnicore ; quels souvenirs conserves-tu de ces moments ?
Brest a été marqué par ma rencontre avec Douglas Pearce et le dernier concert qu’il a donné au sein de Death in June. Nous n’avons pas eu le temps de beaucoup parler mais c’était suffisant pour souligner sa personnalité tout à fait exquise. Je crois que c’est le seul point positif dont je peux me souvenir...

Toujours à propos des concerts, comment expliques-tu qu’en France, parce que l’on est étiqueté groupe néofolk ou europaïen, toute une clique néfaste de bien-pensants mettent autant d’acharnement à empêcher certaines formations de se produire sur scène ?
Je ne peux pas vraiment l’expliquer mais peut être que tu devrais leur poser la question? Peut-être qu’ils te diraient qu’ils s’ennuient et qu’ils n’ont que ça à faire ? Que leur cause est juste parce qu’elle aidera à débarrasser la planète de tous les indésirables ? Qu’ils sont des révolutionnaires cachés derrière des lettres anonymes et des menaces gratuites ? Peut-être qu’ils te diraient que la France est un pays fasciste mais que grâce à leur action purificatrice ils vont prêcher et agir pour le nouveau "cyber" millenium ? Qu’ils sont la race des seigneurs qui condamne, lapide, et tente de faire disparaître tout ce qui ne leur ressemble pas?
Pour ma part, je prépare actuellement une "tournée" dans toute l’Europe et le seul pays avec lequel je n’ai eu aucune proposition c’est... la France ! C’est incroyable ! Mais j’ai appris à ne plus faire vraiment attention à cela, je crois que je m’en moque après tout. Le plus important est de pouvoir toucher autre chose et surtout d’embrasser d’autres horizons le plus loin possible...

Quels sont tes projets pour les mois à venir ? Outre le concert prévu à Anvers, d’autres dates ont-elles été planifiées ? Un mot peut-être sur "Le Cheval de Troie", un picture disc limité à 300 copies qui vient de paraître…
Ce disque est une demande du label Lalaland qui est à l’origine de nos concerts au Pays-Bas. Sa gentillesse et son professionnalisme m’ont motivé sur ce projet et le résultat est à la hauteur de mes espérances. "Le Cheval de Troie" n’est pas un album à part entière mais un témoignage de notre passage dans ce club devant un public très accueillant. Pour ce qui est des autres projets :
-Je viens de finir le mastering d’un nouveau "single". Ce 45tours se nomme "Toujours" et sera disponible uniquement pour la prochaine tournée via Hau Ruck !
-Un MCD est en préparation sur mon propre label et sera également disponible pour la prochaine tournée.
-De nouvelles éditions de "Le Feu Sacré" et de "Les Blessures de l’Ombre" seront disponibles sous peu. Ils ne comprennent aucun inédit et cela afin de limiter les opérations de rééditions pour l’argent. Il s’agit simplement d’un travail global sur le son de chacun des disques afin de permettre à ceux qui ne les ont pas de se procurer des versions plus "actuelles".
-Un nouveau projet de disque en collaboration avec Pierre (mon percussionniste) est presque fini et se situe quelque part entre électronique "post punk" et le groove Italo Disco. A sortir sur Hau Ruck pour l’année 2007.

Les Sentinelles te remercient pour le temps que tu leur as consacré et te laissent le soin de conclure cette interview…
Gardez le bon œil ouvert !

 

                        Gasp (avril 2007)