Interview De Volanges (année 2007)

Le vieux rat que je suis fait de la résistance et se refuse à toute crise de nostalgie, mais diantre ! De Volanges réveille en moi des souvenirs qui me donnent sacrément envie de revenir en arrière, quelque part entre 1979 et 1985, à l’âge d’or en somme. Ces Belges commettent avec "SDSS J090745.0+24507 (The Outcast)" un véritable tour de force, un album puissant, sincère, qui vous accroche les tripes et ne vous lâche plus, le genre de galette qui vous persuade que le rock n’est pas prêt de mourir !


Pouvez-vous nous présenter De Volanges ? Qui sont les membres qui composent le groupe ?
Renaud: Nous avons formé ce groupe Yvan (basse) et moi (guitare) à l’école, au printemps 1989, avant d’avoir pensé à apprendre à jouer. De Volanges a ensuite existé sous différents line-up, et ce jusqu’en 1997. Enrico a été le batteur principal de cette période, de 1992 à 1996. Nous avons repris voilà 5 ans, à trois… Nous avons aussi une percussionniste, Priscilla. Par intermittence, car elle vit pour l’instant en Afrique…
Enrico: A ma droite il y a Renaud, et à ma gauche il y a Yvan, et autour de nous il y a ce que l’on subit, avec les nuits et les jours, les coups et les caresses, l’espoir et les désillusions. On en est témoin et on l’exprime.

Première mouture de De Volanges de 1990 à 1997, puis un retour en 2002, qu’est-ce qui a motivé le split puis la reformation ?
Yvan: Il y a eu pas mal de changements dans la composition du groupe. A la base, Renaud et moi sommes les 2 membres fondateurs et n'avons jamais quitté le groupe. En 1992, Roxane est arrivée au chant et au synthé et un peu plus tard Enrico. A ce moment-là, le groupe s'est stabilisé jusqu'au split en 97 (même si Enrico nous a quittés pendant 1 an, la dernière année en fait, pour des raisons familiales). Il y avait des tensions dans le groupe pour diverses raisons mais la principale était un ras-le-bol de Roxane qui en avait marre de la vie "rock'n'roll" et surtout qui en avait marre de répéter chaque semaine au détriment d'une vie beaucoup plus stable. Elle voulait en fait répéter quand elle en avait envie et c'est pourquoi elle a commencé un groupe electro par la suite. Quant à la reformation, elle est due au fait qu'on avait tous envie de continuer à jouer de la musique. J'avais contacté Renaud pour un projet en commun. Enrico nous avait parlé d'un projet avec nous. Finalement, on a recommencé ensemble et on s'est dit: "De Volanges est de retour".
Enrico: Pour ma part j’ai dû jouer un rôle disons, paternel, du mieux que je pouvais. Pas facile d’être père à l’heure du réchauffement climatique ! La reformation ? J’en avais besoin.
Renaud: Le split: la lassitude et les divergences d’envies musicales… La reformation: l’envie, à nouveau là !!

Plus d’une centaine de concerts mais aucune trace discographique dans la période 1990-1997, comment expliquez-vous ce phénomène ?
Renaud: Entre 93 et 96, nous enregistrions chaque année quelques morceaux en studio ; nous les utilisions comme démos, pour la recherche de concerts, des compilations… on les vendait sur k7 ; et à ce moment-là, le pressage d’un CD était encore hors de prix... On visait surtout la scène, et on a sans doute attendu trop longtemps une hypothétique production extérieure. L’ensemble s’appellait "First paradox", dont le premier paradoxe est de n’être jamais sorti, mis à part, partiellement, en Pologne.
Enrico: L’opportunité réelle pour une sortie CD ne s’est pas présentée, malgré le fait qu’à l’époque, certaines personnes étaient intéressées par le projet…
Yvan: En fait, on avait un contact avec un label scandinave mais on était sur la liste d'attente...et puis, on a splitté. On a, malgré tout, sorti une k7 (à l'époque c'était comme ça) sur un label polonais.

De Volanges… Je suppose –peut-être à tort – que cela nous ramène à Choderlos De Laclos et aux "Liaisons dangereuses", alors pourquoi De Volanges, pourquoi pas De Tourvel ou De Merteuil ? !
Renaud: "Tourvel" évoque la bière sans alcool, ce qui ne correspondait pas trop à l’esprit du groupe, ha ! Il y a longtemps que nous avons choisi ce nom, et nous ne pensons plus trop à sa signification ; mais ce qui nous plaisait, c’était la sonorité, et aussi le parcours de ce personnage : de l’innocence au cynisme, elle demeure finalement la seule à s’en sortir, à rester intacte à sa manière.
Yvan: Oui effectivement, il s'agit bien de Cécile de Volanges de Choderlos de Laclos. Elle représente l'innocence au début du livre, pour l'être, finalement un peu moins à la fin du roman. Ce qui nous caractérise bien aussi ( même si on n'a jamais été trop "innocents" non plus! :-) ) Et puis, ça sonne bien de Volanges !

Que signifie le titre de votre nouvel et premier album "SDSS J090745.0+24507 (The outcast)" ?
Renaud: La séquence de chiffres est en fait l’appellation d’une étoile. Une étoile double, à l’origine, deux étoiles en une ; l’une d’elles a été absorbée par un trou noir et l’autre, expulsée à une vitesse inimaginable. C’était la première fois que ce phénomène était observé, et les astronomes l’ont surnommée : The Outcast – c’était plus facile à retenir pour eux aussi ! Elle devrait quitter la galaxie… Dieu sait quand, et disparaître pour de bon. Il y a là une métaphore de la séparation, de l’exil, de la distance qui se creuse.

Si vous deviez nous présenter "… (The outcast)" en quelques lignes, cela donnerait quoi ?
Enrico: Pour moi c’est  une aventure humaine, vous savez, ces valeurs qui se perdent dans une société individualiste ; où l’on oublie que l’on fait partie des math modernes, des ensembles où A fait partie de C qui fait partie de B. J’ouvre la fenêtre et je regarde  les montagnes, paraît que c’est beau. Respirer.
Yvan: Un mélange de nos émotions traduites dans l'honnêteté la plus totale.
Renaud: Clair-obscur.

Les années 80 semblent avoir une influence évidente sur votre musique, que représentent-elles pour vous ?
Renaud: L’adolescence avec tout ce que cela comporte de frustration, d’inadaptation. L’ennui, les couloirs de collège, tout ça. Et toute cette daube commerciale, de looks branchés, de néo-disco mal torchée.. Et puis, en creusant un peu, on trouvait cette musique sombre, ravagée, fascinante ; l’alternatif et la cold-wave. Plus tard, avec Nirvana, l’alternatif s’est répandu partout, il est devenu à la mode ; c’est pourquoi on a toujours préféré celui des 80’s, plus… personnalisé !
Enrico: CURE à L’Ancienne Belgique, en 1982 ; il y avait une telle énergie positive de la part des groupes, une telle sincérité scénique ; à l’époque, ils ne jouaient pas, non, ils étaient leur musique.
Yvan: C'est d'abord la musique de notre adolescence, celle avec laquelle on a grandi. Mais il y a années 80 et années 80; il faut faire une distinction. A l'époque, nous n'écoutions pas forcément ce que la radio nous imposait, c'est-à-dire Wham ou Dire Straits et cette horreur de variétés! Nous ne nous sommes jamais retrouvés dans les programmes radios de l'époque. Heureusement que nous étions curieux et avides de découvertes.

Quels sont les groupes qui vous ont donné envie de vous lancer vous aussi dans l’aventure, de monter votre propre formation ?
Yvan: Clash, Sex Pistols, le punk en général grâce à leur façon d'aborder la musique ("Pas besoin d'apprendre la musique au conservatoire pour en jouer") et surtout les groupes qui ont émergé de la mouvance punk: Joy Divison, Bauhaus, Siouxsie and the Banshees, les premiers Cure, Echo and the Bunnymen, The Chameleons etc. pour leur côté plus sombre, romantique et mélodique . Sans oublier les Stooges, Velvet Underground, Doors (pour tout ça à la fois) et... Flash to Bang, le premier groupe... d'Enrico (mais qui a changé de nom, il s'appelait Rot Guts avant mais Enrico les avait quittés). A l'époque, j'allais dans une maison de jeunes et un groupe y répétait. Je suis allé les voir la semaine suivante car ça m'avait vraiment bien plu. Et puis, j'y suis allé chaque semaine et naturellement, nous sommes devenus amis. Et un an ou 2 après notre rencontre, Enrico rejoignait de Volanges :-)
Renaud: Personnellement, Pink Floyd, à l’âge de 12, 13 ans… ! Le choc initial, le voyage sonore. Puis, Téléphone, et leur incroyable énergie, l’adolescence rageuse. Le Velvet Underground, inquiétant. Ensuite, vers 16, 17 ans, la découverte de la cold-wave : The Cure, et de là Joy Division et Bauhaus. A ce moment-là, il n’y avait plus le choix: il fallait faire quelque chose, ou "Fade to grey" !
Enrico: Je pourrais citer des bons groupes de la "famille 80" ; mais voilà : un jour, un petit garçon de 10 ans transportait avec son père le matériel d’un groupe en tournée en France. Entre la prise de son et le concert, la salle restait vide, le néant. Plus une présence mystique, comme dans les églises, qui y régnait. Le petit garçon timidement s’avança vers la batterie fièrement éclairée, dégageant un appel, d’une main tremblante s'empara des baguettes, respira et frappa son premier coup. S’il n’y avait pas eu ce groupe, j’en serais certainement pas là.

Je fais remarquer dans ma chronique de l’album que vous avez su capter l’esprit des eighties, en cette période de revival à outrance, rares sont les groupes qui y parviennent ; où avez-vous capturé l’âme qui anime votre musique ?
Renaud: Je suis heureux que tu trouves que ce soit le cas ! C’est sans doute, justement, en ne se forçant pas à recréer ce son, cet esprit, qu’on y arrive le mieux. Nous laissons parler nos influences à travers notre musique sans les étouffer, mais sans les surligner non plus. Nous n’avons pas pensé une seule seconde : "Il y a un revival, faisons enfin un album de dark-wave, ou de new-wave", mais : "Ok, travaillons ces 9 morceaux le mieux possible, en leur trouvant à chacun leur image sonore, leur personnalité". Pour les influences, on les retrouvera toujours bien à l’écoute finale… Renzo Gotto, qui a enregistré et mixé l’album, a vraiment contribué à cela: s’immerger dans les compos pour les faire advenir sans préjugé de style.
Enrico: Nous sommes restés fidèles a nous-mêmes. On a joué ce que l’on aimait et ce qui nous inspirait, sans tenir compte des tendances.
Yvan: Elle vient simplement de nos influences. A force d'écouter tous ces groupes, ça finit par ressortir. Mais nous n'essayons pas de les copier pour autant. Je crois que c'est naturel...

Quels sont les thèmes abordés dans les textes de "… (The outcast) ", qu’est ce qui vous inspire ?
Renaud: Les textes sont des instantanés, des images émotionnelles, souvent puisées indirectement dans le cinéma (Lynch, Kubrick, Bergman…) ou la littérature fantastique, romantique, surréaliste… La science-fiction, aussi… Par exemple, "Darkover" est inspirée de la lecture de Marion Zimmer Bradley, "This sorrow" de "L’Hôtel Blanc" de DM Thomas... Il y a bien sûr aussi un vécu personnel derrière. De manière générale, tout l’album tourne autour du thème de l’absence, donc de la distance, de la rupture, de l’espace, de la désorientation…
Enrico: On vit on voit on ressent on subit on hurle comme les loups les nuits de pleine lune !!!

L’écoute de votre album laisse clairement entendre que De Volanges est un groupe fait pour la scène, que représente pour vous le fait de vous produire en public ?
Yvan: Oui c'est vrai que les morceaux sont faits pour la scène! Et ils y sont même plus puissants! On nous dit souvent que nos prestations sont intenses ! Je trouve que c'est un très beau compliment ! Pour ma part, je trouve ça grisant d'être sur scène. J'ai souvent le trac un jour ou deux et quelques heures avant le concert. C'est pour ça qu'on boit un peu avant d'ailleurs :-) : pour se sentir un peu plus à l'aise ! Et ça fait extrêmement plaisir de voir que nos amis et nos fans prennent aussi leur pied pendant nos concerts.
Renaud: C’est le centre même de la vie du groupe ; faire du studio est passionnant, mais c’est rare (du moins quand on fait un album tous les 15 ans, ha ha !), et les répétitions ont fatalement un côté routinier. Au concert, tu rencontres ton public, ceux que tu connais déjà et aussi des nouvelles têtes. C’est le moment où tu peux te dire : "là, ça fonctionne !", ou bien "ça, ça ne marche pas". Ceci dit, c’est assez crevant ; on se donne pas mal sur scène, et je me dis parfois que les groupes qui font cela tous les soirs doivent vraiment en baver pour tenir le coup ensemble. Nous sommes un groupe amateur – au sens propre, "qui aime", et jouer relativement peu souvent te permet d’en faire à chaque fois un petit événement unique, de garder l’envie de recommencer.
Enrico: Perso, c’est ma bulle, mon monde, où je me donne à fond; et je le partage avec ceux qui veulent. Sans rien imposer.

La scène dark belge compte ou a compté des pointures du genre TC Matic, Front 242, Siglo XX, The Neon Judgement, A Split Second, La Muerte, The Breath Of Life et bien d’autres… diversité, longévité, qu’est-ce qui fait la force de la scène belge ?
Yvan: Je ne sais pas très bien! C'est probablement dû au fait que nous nous trouvons au centre de l'Europe et que nous avons assimilé pas mal d'influences venues d'outre-Atlantique et il suffit de traverser la Manche et on se trouve en Angleterre!
Renaud: Il est vraiment difficile de devenir célèbre en faisant du rock en Belgique, et pratiquement impossible de devenir riche. Le marché est trop confidentiel. Cela oblige à faire ce que l’on fait par passion. Et donc, corrollairement, rien ni personne ne t’oblige à t’arrêter si tu ne perces pas… ! D’autre part, les formations que tu cites viennent quasi toutes des années 80 ; la scène anglaise était très proche à cette époque, très accessible ; les groupes débarquaient de la malle sur le continent, et la première chose qu’ils voyaient, c’était le public belge..! il y a eu, je crois, un contact très fort à ce moment-là, avec des salles comme le Plan K à Bruxelles, des tas de festivals... de bons groupes sont nés. Après, tout c’est "massifié", bien entendu, et l’effet n’a plus joué. Nous, on n’a pas connu cela, hélas… trop jeunes !

Quelle est l’actualité de De Volanges et quels sont ses projets pour les mois à venir ?
Renaud: Dans les mois qui viennent, nous jouerons "The outcast" sur scène, principalement dans notre Hainaut natal, mais aussi à Varsovie le 24 mars, et en principe à Paris en juillet. Il y aura entre autres la première partie de The Neon Judgement, le 16 mai. Nous devons aussi trouver du temps pour enregistrer deux ou trois titres en studio, dont une reprise de And Also The Trees (l’un de nos groupes fétiches !) destinée à un projet tribute appelé "Beyond the horizon", et un inédit destiné à la prochaine compilation de notre label adoré, "Str8line Records". Ensuite, s’atteler sérieusement à l’écriture du second album…
Enrico: Mettre un pas devant l’autre, et un jour on ira s’asseoir sur le banc public.

Les Sentinelles vous remercient du temps que vous leur avez consacré et vous laissent le mot de la fin…
Yvan: Merci à vous surtout ! Merci pour l'intérêt que vous nous portez !
Renaud: A quand de Volanges en Bretagne ?!
Enrico: Croyez aux rêves, sinon Phantasia va se détruire !  Ciao, merci à vous.


                                      Brown Jenkin (mars 2007)