Interview Asmorod (année 2006)

Artiste aussi discret qu’indispensable pour tout amateur de musique ambiante sombre et profonde, Asmorod a su peindre de captivants paysages musicaux au fil d’une discographie où visions inquiétantes et mysticisme capturent l’auditeur. Paru cette année, "Hysope" est le dernier joyau en date du musicien, laissons maintenant Niiko nous parler de son univers et de la spiritualité qui l’habite.

Salut Niiko ! Pour démarrer cette interview, peux-tu nous parler de la genèse d'Asmorod ? Qui est l'homme derrière ce projet ?
Je suis né en 1977. Asmorod est né en 1994. Je n’ai fait qu’une seule démo en fin de cette même année puis ai miraculeusement pu sortir un 1er disque (que je n’aime d’ailleurs pas beaucoup) trois ans plus tard.
En 1998 j’ai changé de direction et ai enfanté ma première œuvre véritablement personnelle : "A faint light below". C’est un CD à la fois atmosphérique et austère qui traite de crimes sexuels, de traumatismes après-viol … Les ambiances un peu rétro font directement références à certains Pinku Eiga japonais des seventies, je pense entre autres aux films de Koji Wakamatsu.
Ce disque aujourd’hui introuvable était sans doute différent de ce qui paraissait a l’époque puisque cela m’a permis de me faire remarquer par le très respecté label Tesco Organisation chez qui j’ai sorti "Derelict" en 1999.

Justement, "A faint light below" va être réédité chez Steinklang, avec 30 minutes de bonus et un nouvel artwork. Ces titres bonus ont-ils été enregistrés à la fin des années 90 ou sont-ils plus récents ?
En fait je ne sais pas trop que faire de "Faint light below" car il s’éloigne de plus en plus de mes nouvelles productions. Possiblement l’album pourrait être offert en bonus du cinquième Asmorod qui sortira en 2007 (normalement intitulé "Dead friend") ou voir le jour sous forme d’un double CD memorial…

Ton dernier album, "Hysope", est paru il y a peu, pourrais-tu nous le présenter ?
"Hysope" fut mis en route à mon retour d’une retraite bouddhiste où j’ai participé une semaine durant au rituel de Tchenrezi (expression de l’amour et de la compassion) pour marquer le départ d’un Rinpoché qui venait de s’éteindre en Inde. Il s’agit d’un rituel méditatif à base de chants / mantra et d’instruments traditionnels tibétains. Le 1er soir de rituel un disque fut d’ailleurs enregistré, ceci dit je ne sais pas ce qu’il est advenu du dit enregistrement.

Avec "Hysope" j’ai souhaité établir quelque chose de coloré et de mélodique là où d’habitude tout est monochrome et minimaliste. Rompre avec les stéréotypes aussi bien sonores que visuels de ce genre de musique qui a tendance à tourner sur elle même depuis des années.

Ce nouvel opus nous plonge au sein d'atmosphères très profondes et mystiques que traversent parfois des choeurs, l'ensemble dégageant une puissante aura. Est-ce que tu souhaites délivrer des impressions particulières ou un message ?
Je ne souhaite pas particulièrement délivrer de message. La musique que je fais est un pont qui me permet de passer d’un état inconscient à un état conscient.
Ce n’est pas un système de compensations comme peut l’être la nourriture, la copulation, la drogue … mais un système de reconnexion qui s’approche peut-être de la méditation ou de la sexualité dans ce qu’elle a de plus sacré.
Si cette musique peut aider les gens à se retrouver cela me comble déjà énormément.

L'hysope est un végétal associé aux rites de purification, que représente-t-il exactement à tes yeux ?
A travers le processus créatif j’essaie de me laver de toutes les impuretés et de me reconnecter à l’essentiel. Au psaume 51 de la Bible l’on trouve par exemple : "Purifie-moi avec l'hysope, et je serai pur ; lave-moi, et je serai plus blanc que la neige". Le titre de cet album très intime est donc une allégorie qui me sembla assez appropriée.

Philosophies, religions, occultisme, tout cela semble faire partie de l’univers d’Asmorod. Tes albums s’attachent-ils à des notions, des thèmes particuliers ?
L'homme contemporain s’accommode d’une vie sans aucun sens et en fait même sa norme. Nous souffrons tous de troubles psychiques et la société matérialiste dans laquelle nous involuons ne fait que nous enfoncer dans ce sens. Mes albums s’attachent donc à la recherche de l’essentiel au milieu d’un monde intolérable, corrompu et obscène.
Asmorod n’est ainsi pas un hobby mais un état de cœur que j’essaie d’incarner avec plus ou moins de force dans la vie quotidienne.

Tu es apparemment attiré par l'Asie et plus particulièrement, je crois, par le Japon. Peux-tu nous parler de l'intérêt que tu portes à ces régions du monde ?
Ce qui m’intéresse c’est la fracture entre le japon traditionnel et le japon high-tech déshumanisé d’où émerge tout un tas d’oeuvres visionnaires à la limite de l’ésotérisme. Je pourrais citer comme exemple le film de Kiyoshi Kurosawa "Kairo".
Concernant l’Asie, je m’enthousiasme essentiellement pour son cinéma. Japonais bien sûr mais aussi coréen (mon préféré du moment), hong kongais… C’est une véritable passion et une énorme source d’inspiration.
Dans un autre registre je m’intéresse aux courants spirituels asiatiques, surtout le bouddhisme qui m’a permis de comprendre beaucoup de choses.

Tu portes un soin tout particulier à l'artwork de tes opus. Est-ce un aspect de la création artistique intimement lié à la musique chez Asmorod ?
Avec Asmorod je ne fais pas que de la musique, je donne naissance un univers immersif absolu qui débute d’abord par l’image.
Je souhaitais donc marier mon travail à un design graphique pro et créatif qui devienne ma marque de fabrique. Pour moi c’est également une manière de remercier les personnes prenant la peine d’acheter mon disque en leur procurant un produit de qualité.
Tu vois aujourd’hui tous les labels se plaignent du P2P mais cela ne les empêche pas de pondre des CD misérables à la pelle, aussi bien sur le plan du contenu musical que du packaging. Je pense qu’il faut remonter ce courant négatif en proposant des produits supérieurs qui valent la peine d’être achetés.

Quels sont les artistes (musique, peinture, cinéma, littérature.) que tu apprécies le plus et qui t'inspirent pour ton travail ?
J’écoute beaucoup d’ambient deep comme Loren Nerell, Robert Rich, Ishq, les vieux Biosphere, Pete Namlook et tout ce qui sort sur le label FAX en général (Anthony Rother, Jochem Paap…). J’aime certaines musiques de films asiatiques comme les travaux de Kenji Kawai, Lee Byeong-hun ... à part cela je suis énormément branché Techno.
Niveau littérature en fait je ne suis pas un fana de roman. J’achète des livres sur le christianisme primitif, la gnose, le bouddhisme, le shinto et les écrits de Jean Yves Leloup car ils sont très bien et me correspondent.

Ceci dit je lis surtout des manga car il y a des choses très fortes, parfois prophétiques, qui sortent en français à présent. Pour citer quelques œuvres incontournables : PARASITE de Hitoshi Iwaaki (chez Glénat), L’ECOLE EMPORTEE de Kazuo Umezu (chez Glénat), INUGAMI LE REVEIL DU DIEU CHIEN de Masaya Hokazono (chez Akata), INITIATION de Haruko Kashiwagi (chez Akata) ou encore DRAGON HEAD de Minetaro Mochizuki (chez Pika). Sans oublier les merveilles de l’auteur Suehiro Maruo editées par mes amis des éditions Le Lézard Noir : http://www.lezardnoir.org

Quand tu jettes un coup d'oeil en arrière depuis ta première démo en 1994 jusqu'à aujourd'hui, quels sentiments te viennent à l'esprit concernant ton parcours?
Je n’ai pas fait grand-chose en fait. Beaucoup de temps perdu à badtriper, d’énergie gaspillée. J’espère que "Hysope" marquera le renouveau de Asmorod et de tout ce que je ferai à côté.

Merci pour ta disponibilité. Je te laisse le mot de la fin ; n'hésite pas à aborder les sujets que j'aurais involontairement laissés dans l'ombre.
Merci beaucoup de ton soutien.

Lux Lucet In Tenebris.

 

                Gasp (novembre 2006)