Interview Absent (année 2008)

Autant discret qu'hébergeant des talents nombreux et variés, l'univers des musiques électroniques réserve souvent de bonnes surprises, c'est le cas avec Absent, duo formé par Yannick Donet et Frédéric Bailly (La Division Mentale), lesquels accouplent d'une manière personnelle son et image. Liés aux associations Guerilla Underground et Recherche et Action Scénique, les deux artistes déclinent à travers leur EP "Children" une electronica magnétique fourmillant de zones ombrageuses, quatre compositions auxquelles succèdent quatre relectures, mais laissons plutôt les musiciens nous parler de leurs travaux, de cette sphère où la présence de l'"Absent" n'a jamais été aussi forte !

Quand et comment Absent est-il né ? Quelles motivations étaient les vôtres quand vous avez formé ce duo ?
Yan: Absent existe depuis la fin de l'année 2004. A l'origine, étant guitariste, je souhaitais soutenir mes parties instrumentales à l'aide de sections électroniques. Finalement, ce sont les possibilités offertes par l'outil informatique qui ont retenu mon attention. J'ai délaissé la guitare, je me suis penché davantage sur la lutherie électronique et j'ai produit une démo de quatre titres que j'ai transmise à Fred. M'ayant méchamment pris la tête sur le mixage, sans parvenir à un résultat satisfaisant, Fred s'est proposé de se charger de cette partie. Son travail m'a tout de suite plu ; on a alors décidé de prolonger notre collaboration sur un dix titres, qui donna lieu à l'album éponyme. Depuis Fred s'investit de plus en plus dans le projet, et m'aide à composer les titres.
En ce qui concerne les motivations, elles ont toujours été très évidentes : faire la musique que nous voulions. C'est pour cela qu'on sélectionne les participations et qu'on garde le maximum de liberté pour nos productions. Et c'est également pour cette raison que nous sommes particulièrement perfectionnistes ; c'est la seule manière d'être le plus juste avec nos inspirations mutuelles.

Vous dites développer une "substance musicale cinématographique semi expérimentale", quelles grandes lignes partent de cette "carte de visite" originale ?
Yan: La substance musicale renvoie à la plasticité des sons sur lesquels nous travaillons. Par exemple, dans "L'aire de l'informe", la trame se construit sur une texture rugueuse, un hybride entre un corps biologique en évolution et un voile de plus en plus agité. Il y a là un rapport prononcé entre le son et l'image que procure ce son. Cela m'amène au caractère cinématographique d'Absent ; nous recherchons à peindre des moments, des lieux ou des personnes. Il en résulte des univers sonores, lesquels renvoient l'auditeur à des images ou des sentiments, comme n'importe quel art plastique. L'absence de parole renforce l'aspect BO, que nous assumons totalement puisque nos influences viennent beaucoup des films noirs, d'horreurs ou fantastiques. Quant à l'aspect semi-expérimental, il désigne notre curiosité musicale et notre désir d'être éclectique. On passera aisément d'un moment hip hop à un autre plus ambient, puis d'un instant électroacoustique pour terminer sur de l'indus. L'idée est de construire notre identité dans la sonorité et la connotation visuelle, plutôt que de devenir les spécialistes d'un style. C'est pourquoi on est à la fois expérimental, à la fois non, tout étant question de moment. On devient donc "semi - expérimental".

Comme son titre l'indique ("Children"), votre EP traite de l'enfance ; pourquoi ce choix ? Est-ce un sujet qui vous tient à cœur depuis longtemps ?
Yan: L'origine du projet était de façonner des portraits, chacun possédant des caractéristiques propres aux maladies mentales. J'ai tout de suite pensé à des enfants. On insiste alors sur une époque fondamentale dans le développement psychologique. L'état que nous décrivons n'est pas stable, il évolue et nous ne savons pas vers quelle direction il tend, nous ne pouvons que le supposer. Mais l'enfance est aussi une époque de la vie où l'imaginaire est important, et on aimerait vivre d'illusions encore un peu plus. L'art aide sans doute ce prolongement. Comme un enfant, le musicien "joue", et c'est pour lui une manière d'avoir une emprise sur le monde qui n'est pas le sien, mais celui des "adultes".
Fred: Nous avons pu développer le concept grâce à Christelle, une amie pédopsychiatre. Ca nous a permis d'être crédibles dans l'approche et plus riche au niveau thématique .L'éducation nous concerne tous - à travers celle qu'on donne, ou celle qu'on a reçue - , je suis père et je connais l'enjeu. Donc oui ce sujet arrive dans ma musique en générale, de manière naturelle depuis quelques années.

Sous quels angles avez-vous abordé le thème de l'enfance à travers ces quatre titres ? Vos architectures électroniques sur les traces d'une personnalité en devenir, faut-il l'appréhender de cette manière ?
Yan: Effectivement, comme je l'expliquais précédemment, il est question de la personnalité en devenir. Les remix renforcent cette idée, et représentent un moment postérieur au processus d'identification commencé par les quatre titres. Aussi pour rester dans le thème de l'enfance, nous utilisons des structures plus minimales et répétitives que celles que nous avons l'habitude de faire. J'imagine que l'enfant ne complexifie pas sa vie autant que nous. L'utilisation du glockenspiel et du piano renvoie à la féerie, afin de créer une naïveté qui contraste avec l'inquiétude de la mélodie et des sonorités plus sombres.

Qui est "Willy" ? Ce morceau laisse deviner des silhouettes ombrageuses, une anxiété évoluant dans l'urgence, qu'en est-il exactement ?
Yan: Willy n'est pas une personne complètement définie. Il me paraît difficile de la décrire précisément et nous ne cherchons pas à y parvenir. L'idée de l'EP est de confronter quatre visions (titre, remix, visuel et texte) d'un même thème. Chacun y inscrit sa propre interprétation, et ne sont là que des pistes laissées à l'auditeur ; c'est à ce dernier de construire et de terminer le portrait.
Fred: Willy est un cas d'école. C'est le seul morceau où l'on évoque concrètement la cellule familiale à travers le texte, même si musicalement c'est la psychologie de Willy qui est abordée, et effectivement, c'est assez tourmenté.

Quelles sont les thématiques qui vous sont chères ? Un album d'Absent qui raconterait la vie d'une personne, de sa naissance à sa mort, cela est-il envisageable ?
Yan: D'une façon générale, la frustration et l'instabilité. La majorité des titres sont un entre-deux, comme un tunnel sombre dans lequel on perçoit une lueur. Ce sont des titres dansants sans l'être vraiment. On en revient au "semi-expérimental". C'est la thématique forte d'Absent. La seconde est celle de la plastique sonore. A partir de là, on peut traiter n'importe quel sujet, qu'il soit sérieux ou dérisoire : on prend simplement les moments qui s'offrent à nous.
Je ne pense pas que nous ferons un album d'Absent qui raconterait la vie d'une personne, puisque c'est déjà une thématique très forte dans le film
"L'homme à la caméra". Avec Absent, on ne sait pas vraiment comment vont évoluer les choses. En ce moment j'apprécie beaucoup l'idée des EP, on peut s'éclater à fond sur une thématique bien précise sans trop s'y attarder. Je pense qu'on va se pencher davantage sur le sujet.

Sur votre page Myspace, on peut voir un clip illustrant le titre "La capacité d'être seul", est-ce que vous pouvez nous en dire quelques mots ?
Yan: J'adore le travail de Sylvain (NB : le réalisateur). Depuis qu'il collabore avec nous, il a su créer un univers qui lui est propre en captant ces petites choses de la vie quotidienne, que nous vivons tous mais auxquelles nous ne portons pas d'importance. C'est comme dans le film "American beauty" où l'un des protagonistes filme la beauté du sac plastique qui s'envole. Pour la capacité d'être seul, il suggère la solitude de l'enfant à travers l'omniprésence d'un gant de bébé. Il n'y a personne dans ce clip, mais le message est véhiculé par l'objet destitué de son propriétaire.
Fred: Sylvain Weber est le vj officiel d'Absent. Il a collaboré dès les premières dates avec Yan. La musique d'Absent est liée de manière concrète à l'image, Sylvain en donne l'illustration. "La capacité …" n'est pas à proprement parler un clip, mais plutôt une contraction de ce qu'il propose live.

Vous avez, je crois, une expérience de la scène importante ; quels sont les éléments forts d'un live d'Absent ? A travers la symbiose du son et de l'image, quel(s) type(s) d'atmosphère(s) souhaitez-vous installer ?
Yan: En live, nous perdons la précision et l'attention caractéristiques à une écoute dans un salon. Du coup, on renforce et accentue les aspects d'Absent ; les passages calmes deviennent complètement psychés et les passages plus rythmés sont carrément dansants. On break énormément histoire de perdre les spectateurs et de ne pas leur donner ce qu'ils ont l'habitude d'avoir : on joue sur l'éclectisme et l'étonnement. C'est marrant puisque si on enchaîne un passage techno sur un autre plus expérimental, genre noise, le public continue de danser et nous avons parfois droit à des prouesses corporelles pourtant improbables lors d'un concert de noise. Généralement, à la fin du concert, quelques personnes viennent nous voir et nous demandent comment s'appelle notre type de musique. Nous les avons déboussolés et cela nous ravit. On essaie de proposer une musique électronique différente de ce qui existe déjà. Quant au mix vidéo, il affirme notre univers et nous permet de prendre complètement possession du lieu et des spectateurs.

Dans quel contexte a eu lieu la rencontre d'Absent et de "L'homme à la caméra", le métrage de Dziga Vertov (1929) ? Qu'est-ce qui vous a séduit dans cette "chronique" filmée du quotidien ?
Fred: C'est toujours dans notre quête d'images qu'un jour nous avons mis sur table le désir de travailler sur un ciné concert. Je crois que c'est Cyril Lallement, guitariste du groupe Untel avec qui nous collaborons sur ce projet qui a amené l'idée de "L'homme à la caméra".
Yan: Ce film est d'une modernité surprenante. Nous nous sommes dits qu'en accompagnant ce chef-d'œuvre avec une musique plus actuelle, nous pourrions le remettre "au goût du jour". Il faut avouer que ce film n'est pas très accessible dans sa version muette ; sous la forme ciné-concert il le devient. Et malgré un décalage de 70 ans entre le sonore et le visuel, les deux sont très liés et le film acquiert facilement un statut contemporain.
Le fait que
"L'homme à la caméra" soit construit sans scénario représente une aubaine pour nous. On devient assez libre et beaucoup moins soumis qu'avec un film plus classique, structuré de manière narrative et donc frigide. Nous avons donc dégagé sept grandes thématiques, et nous développons des trames sonores autour de celles-ci. Et l'esthétique particulièrement constructiviste de Vertov nous convient à merveille.

Connaissez-vous le soundtrack réalisé par In The Nursery pour ce film (dans leur série Optical Music) ? Si oui, a-t-il pu avoir une influence sur votre approche ?
Yan: Pour "L'homme à la caméra", beaucoup se sont attaqués à l'exercice de style mais on a préféré voir le film muet, pour ne pas être influencé par les propositions déjà existantes. C'est seulement après avoir terminé notre interprétation, qu'on s'est mis à écouter ce qui avait été fait. Par contre je ne connais pas celle réalisée par In The Nursery. Tu l'as ?

Vous faites partie du collectif RAS (Recherche et Action Scénique) ; quels sont les objectifs de cette structure ? Que propose-t-elle ?
Yan: Cette structure associe deux compagnies de théâtre et deux groupes de musique dont Absent. L'idée est de réunir des artistes qui partagent les mêmes idées quant à la scène contemporaine : des créations basées sur le minimal et l'image. Ainsi nous proposons un catalogue artistique - pièces de théâtre, concerts, ciné-concert, interventions - et nous mêlons parfois les projets. Par exemple, Absent a participé à la création de musique pour les pièces de théâtre des compagnies Vue d'Ici et Ananké. Une telle structure nous permet également de mutualiser nos démarches ; en février 2008 nous sommes partis en tournée avec Untel, étant donné que ce groupe propose un ciné-concert sur le film "Vampyr" de Dreyer. Dans la même soirée, le spectateur assistait à deux approches différentes d'un même concept, le tout soutenu par une cohérence musicale forte.

Autrement, quoi de neuf du côté de La Division Mentale et de Guerilla Underground ? De nouveaux artistes vont-ils bientôt rejoindre vos rangs ?
Fred: Pour LDM, j'aborde tranquillement le nouvel album. Ca prendra le temps qu'il faut, comme d'habitude. Je n'ai pas envie de refaire "L'eXtase des fous" une deuxième fois. J'adore cet album, mais il est ancré dans une période de ma vie, donc je passe à une autre manière de faire, même si stylistiquement parlant je reste fidèle au projet. Sinon pour cette année, un remix a été réalisé pour la rétrospective des 10 ans d'existence de Melek-Tha, et je suis en discussion pour un éventuel split avec les ricains de Cuntworm.
Pour Guérilla, l'actu du moment c'est le EP d'Absent. Pour le reste, ça dépend évidemment et surtout de nos moyens financiers et du temps que j'ai a consacré à l'asso. Donc rien n'est prévu, même si quelques trucs peuvent être évoqués ici ou là.
Yan: On va signer un nouvel artiste Chris De Rêvequi chante super mal dans tout plein de langues avec des textes bien pourris. C'est notre politique : l'expérimentation sous toutes ses formes.

Quels sont vos projets en cours (que j'imagine nombreux !), autant au niveau des concerts que de la composition et des collaborations ?
Yan: On va évidemment s'occuper de la diffusion de l'EP "Children", avec quelques concerts à l'appui. On va réaliser dans les mois à venir un nouvel EP avec une chanteuse. De mon côté, je travaille sur une installation sonore pour novembre. On a également le nouvel album d'Absent caché dans un tiroir…
Fred: … Qu'on espère sortir au plus vite sur une structure solide .C'est la priorité ! La suite en découlera.

Cette interview arrivant à son terme, les Sentinelles vous remercient pour le temps que vous leur avez accordé et vous laissent le soin d'apporter votre touche finale…
Yan: Merci de votre soutien.
Fred: Merci pour la pertinence de tes questions, j'ai réellement pris plaisir à lire tout ça, même si c'est Yan qui s'est cogné le gros du taf'. A très bientôt avec ce projet ou un autre, nous reviendrons hanter tes pages !

 

                          Gasp (mai 2008)