Chronique de la Compilation Tribute To The Dead Soldiers (1914-1918) Vol. 3

TRIBUTE TO THE DEAD SOLDIERS (1914-1918), Vol.III
La Caverne du Dragon, 2009
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Vous en rêviez, eh bien La Caverne du Dragon l'a fait ! Suite au succès remporté par les deux précédentes compilations dédiées aux soldats de la Grande Guerre, le netlabel français rempile pour un troisième Tribute, toujours répartit en deux volets.
C'est aux Belges de Lokasenna ioc de commencer avec "November Wind", titre qui me rappelle un peu Der Blutharsch (première époque); vent glacé d'où émergent murmures, orgue des plaines hivernales et crissements métalliques pour une entrée en matière délicieusement hypnotique.
Possédant une intro que l'on pourrait facilement confondre avec du Ordo Rosarius Equilibrio, "Back" de Kunstgerecht propose une dark folk certes soignée mais malheureusement trop courte (1mn30), passant rapidement le relais à Wounded Violets, l'un des projets de Matthew Hunzeker; la folk qui caresse le sol aride de "Barren Lands" porte bien ce ressac de froid désertique, une terre assassinée à perte de vue et traces d'un chant solitaire sur les vestiges d'un monde devenu charnier.
Modernum Decadentia Oppositorum
est une excellente surprise en provenance du lointain Brésil, et si vous en doutez, empressez-vous de jeter l'oreille sur "Dulce et decorum est pro patria Mori" ! C'est d'abord un accordéon d'antan, celui qui bat dans le coeur des vieilles gardes, une batterie, des notes de piano et cette voix grave étoffée en échos, l'ensemble dénouant l'étoffe d'une mélodie qui se décline en une étrange valse lente.
Les Grecs de Glimmer Void délivrent une néofolk assez dynamique, le couple guitares-percussions est à son affaire, tout comme les vocaux féminins et masculins, et sans décrocher la palme de l'originalité, "Goners" se laisse écouter avec plaisir.
Envoûtant et comme obéissant à un rituel guerrier, "Euer Brennend Gott.mix" des Allemands de Karma Marata se joue en un lieu secret, aux abords d'un autel ancestral cerné par quelques flambeaux; percus' obsédantes aux accents martiaux, brefs "pincements" acoustiques, nappes atmosphériques et voix entre le spoken word et la prière, un moment mystique vers cet état non moins empreint de spiritualité que nous fait partager Primeval Existence (encore le Brésil) avec "Roar of the Warchiefs"; sentiment de vastes étendues et d'absolu, quelque chose semble s'être définitivement arrêté autour de l'homme seul, ou plutôt dans le fond de son regard, celui-ci reflétant les visages fantômes d'une prose ambient qui parvient à nous magnétiser, agrémentée d'une ponctuation acoustique autant minimaliste qu'expressive.
Si la dark folk des Americains de Shattered Hand traverse un paysage automnal déjà bien visité, elle parvient malgré tout à tirer son épingle de ce "No Man's Land" instrumental (juste un sample vocal en arrière plan) longeant la frontière d'une vague nostalgie.
"La Lumière a quitté le Ciel"
, cela est on ne peut plus clair, les Néerlandais de SuburbanCruelty Centre en font d'ailleurs la démonstration via une partition néoclassique correcte mais un brin conventionnelle...
Waffenruhe
, lui, s'en va secouer les troupes; son "Bruderkrieg" (entre percussions en uniforme et passages plus symphoniques) s'en tient davantage à l'efficacité, cependant l'intention est là, d'ailleurs quand on sait ce dont est capable l'artiste (voir "Waffenbrüder", split avec Seuchensturm), on ne va pas le bouder à cause d'un morceau un peu moins inspiré que d'autres.
L'Argentin Stahlfaust fait se côtoyer sur "Heldentum", sous les voûtes d'une atmosphère inquiétante, des sonorités cristallines et des choeurs, quelques larmes de piano aussi (plutôt discrètes), titre qui s'achève sans avoir rien dévoilé de son précieux mystère...
Side-project de Jörvallr, Le Silence des Ruines nous met l'eau à la bouche avec "Le Brouillard des Spectres", ceux-là perçant effectivement le ton austère d'un néoclassique martial dédié à tous ces combattants, c'est le monument de marbre qui s'éteint doucement dans le crépuscule, mais pas dans la mémoire...
"Weihnachtsfrieden"
de Phalanx feat. The White Rabbit s'impose également par une orchestration sévère et solennelle, une écriture prenante faite de tensions suspendues (écoutez les percussions !), un "faux-calme" (et c'est un euphémisme !), de toute beauté, ni plus ni moins.
Strydwolf
referme cette première partie avec "Memorial", composition proche de l'esprit du titre précédent, s'élevant en un lieu d'où l'on peut contempler les vallées du malheur, celles hantées par les hurlements, l'écho des canons et les oiseaux noirs...

Après Wounded Violets, on retrouve Matthew Hunzeker avec Weeping Hollyhocks (alias Pleurer Roses Trémières) pour un "White Thorn" entre neige et cendre, titre à l'atmosphère feutrée qu'émaillent des sons acides et "métalliques".
Orchestral et martial, "Met onze jongens aan den Ijzer" des Belges de Seinsvergessenheit répond à une construction certes classique mais bien menée (on pense un peu à The Protagonist) avant la relecture par Militia Dei du "Notre Victoire" de Sinweldi (voir l'album "L'Homme au Coeur de Fer"), un remix glacial et totalitaire, presque cybernétique et sournoisement addictif, une lame en mode électronique qui vous quadrille le cerveau et y grave une imposante hallucination guerrière.
Militia Dei
justement, lequel poursuit avec "Deceit", organise ses divisions depuis la pointe sèche de ses percussions meurtrières et robotiques, cela sur la frange d'une plage symphonique d'où nous observe une nuée d'anges de fer prêts à fondre sur les mortels.
Bunkertor 1
nuance son propos "militariste" d'une traînante saveur moyen-orientale au début de "Ritterblut"; soundtrack qui ne manque pas d'un certain suspens, il équilibre ses énergies au sein d'une ambiance qui développe un subtil "crescendo" bien décidé à ne pas nous lâcher.
Dans les rues désertes de Nebel, il n'y a plus que spectres écorchés et regards vides; "Les Veuves" sont des ombres marchant sur la portée muette d'un requiem éternel, voilà ce que raconte ce titre tout en retenue, noué et angoissant, capable de susciter l'idée de tragédie à travers sa carnation minimaliste.
Aurea Hora
nous propulse à nouveau jusqu'au Brésil, et c'est tant mieux puisque "Nightmare", qui porte effectivement très bien son nom, est ce moment nocturne charriant frissons et furtives visions terrifiantes, ceci entre les harmonies maladives d'un dark ambient hanté.
Nosens
a été pour moi une excellente surprise en cette année 2009, "Cura Ut Valeas !" est un échantillon de ce vif talent, des orchestrations teintées d'industriel promptes à bousculer l'imagination et dignes d'une BO de film fantastique, voilà (dans ses grandes lignes) la dynamique de ce projet à découvrir de toute urgence !
Tel un lac gelé risquant de céder sous chacun de nos pas, "My Sister, I was lost for you" de Ierophania a la beauté de ces détachements qui se tiennent aux limites du réel; de l'ambient à la gestuelle onirique que l'on traverse au ralenti, trop loin et sans retour possible...
Leukotome
manipule quant à lui un dark indus dépouillé, une mare d'eau sombre et nauséabonde roulant de vagues reliefs organiques décomposés et autres samples étouffés, il en est ainsi du sinistre menu d'"Entrenchment".
A un niveau supérieur, l'Argentin CrepusculaR (voir "L'Effort de Guerre", split avec Jfod Gumt) nous capture avec "Requiem for the Unknown Fallen Ones" dans une pièce d'ambient "carcéral" très convaincante, là où nos terreurs enfouies ruissellent pernicieusement en formant des miroirs où nous finissons par nous voir tels que nous sommes.
"Going to Battle"
de Noise Cabaret, ce sont des grésillements sur la bobine usée des rumeurs de guerre, on touche encore au minimalisme, mais bon, rien de franchement transcendant...
Plus persuasif, Adrien Mailler possède des armes nocives qui me parlent davantage; "Dans les Tranchées" est cette vaste tombe ouverte, ce remugle infâme qui nous saisit la gorge et les tripes, son climat dangereusement lancinant en constitue l'offrande de chair calcinée...
Terminons cette compilation avec Front Sonore,"La Chanson de Craonne" remonte des lointains comme si c'était hier, le coeur à vif, dans les gris-noirs abrasifs qui meurtrissent les poumons, aveuglent, et renvoient trop souvent l'absent en tenue de souvenirs, dans ces trains de "gueules cassées" et de traumatismes irréversibles...

Comme pour les deux premiers Tributes, celui-ci n'est pas (ainsi que vous avez pu le constater !) avare de talents et permet (notamment avec un regard tout particulier en direction de la scène sud-américaine) de découvrir quelques artistes très prometteurs; merci à La Caverne du Dragon pour ce troisième diptyque à écouter sans modération !

      Gasp